26/06/2009

Crise de l'industrie automobile, il faut remplacer le moteur capitaliste!

Crise automobile et mondiale :: Il faut carrément remplacer le moteur

A Anvers, les 2 700 ouvriers d’Opel ont peur pour leur avenir. Ailleurs, les travailleurs se demandent quand la fin du tunnel sera en vue. Spécialiste du secteur automobile, l’économiste Henri Houben (service d’études du PTB) explique la situation actuelle et donne quelques perspectives.

Alice Bernard

Comment expliquez-vous que la maison mère d’Opel, GM, un des plus grands et plus solides groupes automobiles soit arrivé à la faillite ?

Henri Houben. La crise de surproduction que nous connaissons est particulièrement profonde dans certains secteurs, dont l’automobile, qui étaient à la base de la croissance dans les années 1950 et 60. Ce secteur a fini par tourner en sur-régime, alimenté par les facilités de crédit à la consommation (comme le secteur immobilier). Après un écrémage dans les années 1980 (on est passé de 40 à 12 à 13 groupes automobiles), le secteur a pu se maintenir jusqu’au début des années 2000. Aujourd’hui, les consommateurs n’ont plus les moyens de payer, c’est au tour des plus gros de tomber. Les USA sont plus frappés par cette crise, parce qu’ils sont plus dopés par le crédit et parce qu’ils ont subi l’offensive des petits modèles japonais. Ils se sont concentrés sur les gros modèles, qui consomment plus et donc sont actuellement moins demandés.

L’opérateur canadien Magna offre-t-il une perspective de reprise réaliste pour Opel ? Ou bien le scénario de la fermeture est-il à envisager ?

Henri Houben. Le projet industriel de Magna est de développer le marché russe. Or, GM a déjà une implantation en Russie (à St Peterbourg) et il utilise les capacités de production de l’usine Togliatti Avtovaz (Lada) – premier producteur russe. En plus, Magna a conclu un partenariat avec Gaz (Volga), qui peut produire 180 000 Opel. Donc, ce projet industriel n’apporte pas de possibilité supplémentaire de production. Il va probablement rendre l’ensemble rentable, mais pas augmenter la production en Europe occidentale. La situation de base reste inchangée : une capacité de production de 2 millions de voitures mais une vente d’1,5 million seulement. Avant la reprise par Magna, GM avait déjà envisagé de fermer ses usines en Angleterre (Lutton et Ellesmere Port) et en Belgique. Il était aussi question d’une usine en Allemagne, mais puisque le gouvernement allemand met 1,5 milliard d’euros dans le projet de reprise, la donne change… L’accord actuel prévoit 11 000 pertes d’emploi dont 2 600 en Allemagne. L’usine d’Anvers reste donc explicitement en danger, elle est aujourd’hui une des plus petites usines du groupe. GM y avait déjà diminué ses capacités en 2006, il ne reste plus que 2 700 ouvriers (contre 8 000 il y a dix ans).

Une reprise par un opérateur public européen serait-elle possible ? Offrirait-elle de meilleures perspectives en termes d'emploi et d'environnement ?

Henri Houben. Le problème de l’opérateur public est qu’il doit fonctionner selon une autre philosophie que la recherche du profit. Car si c’est pour faire la même chose qu’un privé, ça ne change pas vraiment les perspectives. Ne pas rechercher le profit à tout prix, c’est permettre de sauver l’emploi et d’assurer le passage judicieux d’une économie basée sur l’usage individuel de l’auto vers une économie plus écologique, privilégiant le transport collectif. Il faudrait alors des usines produisant des rames de métro et des wagons, et des plus grandes sociétés de transport public. Bref, un autre modèle de société. Mais l’Europe d’aujourd’hui est complètement à l’opposé d’un tel modèle.

L’Europe ne prévoit pas, par exemple, de structure pour créer un repreneur public pour Opel. Une des seules possibilités serait de fusionner au niveau européen des opérateurs publics nationaux. Dans le cas d’Opel, six gouvernements devraient s’entendre : Allemagne, Grande-Bretagne, Belgique, Espagne, Pologne et Hongrie. Un repli national disposant de toutes les compétences (conception, développement, production...) ne serait possible qu’en Allemagne. Mais alors les autres constructeurs, VW ou BMW, demanderaient la même chose.

Ce genre de proposition de reprise publique n’est cependant pas totalement utopique. Cela devrait être discuté et propagé par les organisations syndicales. Chez Opel, elles ont déjà montré qu’elles étaient capables de se battre pour une répartition solidaire de la production entre les différents pays.

Qu’en est-il des autres grands groupes automobiles ?

Henri Houben. Fiat a beaucoup de dettes. C’est pour cela que l’accord de reprise de GM ne s’est pas fait : Fiat ne pouvait pas mettre de cash sur la table. Dans le cas de la reprise de Chrysler, Fiat n'apporte que sa technologie pour produire des petits modèles, pas de liquidités. VW va assez bien pour le moment. Les Français perdent de l’argent, de même que Daimler (Mercedes) et BMW qui sont restés sur le créneau des grosses berlines.

Pour le moment, il y a des primes un peu partout (primes à la casse, éco-bonus, etc), certains groupes s’en sortent donc un peu. Mais quand ces primes s’arrêteront, le marché va à nouveau s’effondrer.

Y aurait-il quand même des gagnants dans cette crise ?

Henri Houben. Difficile à dire. VW pourrait devenir le premier constructeur mondial, mais a quand même connu une tentative de rachat par Porsche, qui, lui, a des problèmes. Toyota vient de faire ses premières pertes depuis 1950. C’était le seul constructeur qui n’avait jamais fait de perte. Ce n’est donc pas une question de mauvaise gestion de l’un ou l’autre. La crise est généralisée, c’est un problème de système.

Justement, en parlant de système : la Banque nationale belge annonce une forte récession mais aussi un retour à la croissance pour fin 2010. Elle écarte le scénario de dépression (une crise sur plusieurs années). Peut-on croire ce genre de prévisions ?

Henri Houben. Trois évolutions sont possibles. On les appelle V, U ou L, selon la façon graphique de les représenter. Le V signifie une forte chute suivie d’une relance rapide. C’est le pronostic avancé par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque nationale belge. Mais le FMI s’est déjà trompé. Il applique ses modèles de façon mécanique. Le U, c’est une baisse, une stagnation dans le fond, puis une remontée de la croissance. C’est ce que prévoient les économistes les plus lucides, comme Krugman , Stiglitz  ou Roubini . Enfin, L signifie une chute et une stagnation prolongée, comme ça s’est passé au Japon à partir de 1989. C’est ce qu’on appelle une dépression. L’économie fait entre 0 et 1% de croissance pendant plusieurs années. Personne n’exclut cette hypothèse.

Quelle est l'évolution la plus probable?

Henri Houben. Sans doute le L. Le monde se trouve face à un triple problème. Tout d’abord, il faut remplacer le moteur qu’était la demande des ménages américains pendant 20 ans. Il n’y a que peu d’alternatives. Ce qu’on met en place actuellement, c’est une demande publique. Mais elle est insuffisamment développée, et de toute façon elle creuse la dette publique. Ce qui n’est pas bon parce que c’est le contribuable qui reçoit la note à la fin. Une autre piste est le développement de la consommation dans les pays BRIC , mais pour vraiment combler le manque, ils devraient consommer 1,5 fois plus qu’actuellement.

Donc, un seul nouveau moteur ne suffira pas. Il faudrait en mettre plusieurs en route via des accords internationaux. Ceux-ci sont politiquement improbables, vu les rapports de force actuels. Si les pays du tiers monde, en particulier les BRIC, prennent une part plus grande dans les règlements internationaux, comment les USA et l’Europe vont-ils l’accepter ? Dans les grands sommets, G20 et autres, ils évitent les discussions difficiles. Ce n’est pas l’établissement d’une liste noire des paradis fiscaux qui va résoudre la crise. Ce n’est pas là le fond du problème.

Enfin, la dette des USA doit être financée. Elle augmente constamment, et encore plus avec Obama. Le déficit public atteindra 12 à 13 % cette année. Où trouver l’argent ? Ou bien ce sont les ménages américains qui payent, mais on a déjà vu qu’ils n’ont plus les moyens. Sauf s’ils diminuent leur consommation, ce qui engendrerait une crise encore plus forte. Ou bien c’est l’étranger qui doit financer la dette américaine. Les pays qui ont des excédents commerciaux (comme la Chine, par ex) achètent des bons du trésor américain. Mais avec des intérêts très bas, donc pas intéressants. La situation est intenable. Une nouvelle catastrophe est en route, mais personne ne sait dire quand elle va frapper.

Dans un tel climat de marasme économique, n’est-ce pas contre-productif de déclencher des conflits sociaux ? Ne vaut-il pas mieux aller dans le sens du patron de British Airways, qui a demandé au personnel de travailler un mois « pour rien » afin d’apporter du cash à l’entreprise ?

Henri Houben. Si une entreprise est en difficulté, un conflit social peut lui porter un coup supplémentaire, c’est vrai. Mais ce ne sont pas les sacrifices des travailleurs qui permettent de sauver fondamentalement une boîte. Restons avec l’exemple de British Airways. Au départ, le secteur de l’aviation était relativement protégé, avec des compagnies nationales. On l’a transformé pour l’adapter aux lois du marché, et la misère a commencé. Surtout avec le coût du pétrole en plus. Et comme ce sont maintenant des compagnies privées, la loi du marché est impitoyable, elles font faillite. Chez Arcandor en Allemagne (catalogue Quelle), les 50.000 travailleurs ont fait des sacrifices pendant plusieurs années. Le groupe vient d’être déclaré en faillite. Il n’y a jamais aucune garantie que les sacrifices servent à quelque chose. Et sur le fond, il n’y a pas de raison que les salariés payent une crise dont ils ne sont en aucune façon responsables. Les responsables, ce sont ceux qui dirigent économiquement et politiquement les entreprises et les gouvernements. C’est à eux de payer.  

Et du côté des banques ? Une nouvelle crise est-elle possible ?

Henri Houben. Actuellement, les banques vont mieux. Forcément, l’Etat les a partiellement renflouées, mais avec conditions. Les banquiers veulent se débarrasser de la mainmise publique. Car les bonus et dividendes pour les actionnaires sont bloqués. Elles utilisent donc des artifices comptables pour se présenter bénéficiaires, alors qu'elles détiennent sans doute des actifs pourris qui vont grever leurs futurs résultats. En réalité, la situation est toujours aussi instable et opaque. De ce fait, n'importe quelle banque peut tomber demain matin.

On vient de renouveler le Parlement européen. L’Union européenne peut-elle jouer un rôle pour résoudre la crise? Comment se fait-il qu’aujourd’hui les gouvernements européens ne parlent plus de plans de relance mais de plans d’économie et de restrictions ?

Henri Houben. Bien sûr, l’Union européenne (UE) peut jouer un rôle. Mais, pour cela, il faudrait mener une politique solidaire, d'initiatives publiques en faveur des populations. Or, les dirigeants européens ne jurent que par le pacte de stabilité qui exclut des déficits budgétaires de plus de 3% du PIB . Les plans de relance annoncés ont creusé ceux-ci et c'est ce qui inquiète l'UE.

Les pays de l'Est avaient demandé une aide à l'Europe. Celle-ci a refusé, obligeant ces Etats à passer par le FMI et ses conditions. On voit le résultat avec la Lettonie. Propulsée par le crédit, elle ne peut dévaluer, car cela engendrerait une série de dévaluations similaires dans les pays voisins provoquant des déséquilibres dans l'UE, avec des exportations incitées, des distorsions de concurrence, des salaires encore plus bas, etc. Reste donc aux Lettons à baisser les salaires (jusqu’à 20 %) et à couper dans les budgets sociaux, comme l’enseignement. C’est ce qui pend au nez d’autres pays, comme l’Irlande, qui était à un moment donné le bon élève de la classe. L’euro a permis une certaine stabilité, mais la crise est telle qu’il n’y a plus de possibilité d’ajustement par la monnaie. Donc on se rabat sur les salaires et les budgets sociaux, ce qui aggrave d’autant la crise.

Il faudrait une politique économique globale et commune à tous les pays qui empêche la dégradation de l’emploi et de la sécurité sociale. Or, dans l’UE, la seule politique sur laquelle ils sont d’accord c’est la dérégulation, la privatisation, le marché intérieur.

Pensez-vous que la reconversion d’une partie des industries vers le développement durable, par exemple produire de l’acier pour construire des éoliennes, peut apporter une solution ?

Henri Houben. La crise étant un problème de fond du capitalisme, les solutions doivent viser le fond du capitalisme. Remplacer un secteur par un autre, ça ne résoud rien. Le développement durable peut faire partie d’une solution, mais en faire le centre de la solution c’est selon moi rater le but principal. La recherche du profit est toujours là.

Voyez-vous d’autres pistes pour relancer l’économie et sortir de la crise ?

Henri Houben. La plupart des économistes disent qu’il faut développer la consommation et l’investissement public, puisque la consommation privée ne suit plus. Investir dans le transport public, la recherche, le logement social, les infrastructures de soins de santé, d’enseignement, les services au public,… Mais il faudra pour cela sortir de la logique de la productivité et du profit.

18:13 Écrit par Socialisme-Solidarit dans Société | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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