15/09/2009

L'exploitation, le mode d'emploi pour faire tourner le Monde-marchandise



Le monde actuel ne peut qu'être marchandise dans la mesure où il est dominé par les capitalistes. Leur premier objectif est d'obtenir toujours plus de rendement de la force de travail, une marchandise qu'ils espèrent obtenir au prix le plus bas. Ce calcul et ces profits se font à l'échelle de la planète.

la division internationale du travail

Les travailleurs de l'entreprise Thomson d'Angers faisaient un téléviseur en 20 heures en 1967. En 1992, ils n'avaient plus besoin que de 2 heures, ce qui représente de nombreuses heures de travail économisées pour les actionnaires. Dans la même période, la part de la force de travail dans le prix du téléviseur est passée de 20-30 % à 10 %. Mais cela ne suffisait pas, et, poussée par la concurrence, Thomson a délocalisé sa production dans des pays à plus faibles coûts salariaux, afin de faire baisser encore cette « variable d'ajustement », comme disent les économistes, qu'est le salaire. Et ce mouvement de délocalisation a concerné de nombreux secteurs de production.

On estime que les stocks d'investissements directs des capitalistes étrangers dans les pays pauvres représentaient 2,3 % de la richesse mondiale en 1980, 2,4 % en 1990, 6,2 % en 2000. En 1997, les investissements des entreprises américaines dans ces mêmes pays pauvres représentaient 7,6 % de leurs investissements aux États-Unis mêmes. Bien sûr cela ne représente pas un gros pourcentage dans l'absolu. Il n'empêche : ce pourcentage est près de 10 fois supérieur à ce qu'était la part de ces mêmes investissements en 1985.

Dans ces pays, les firmes cherchent avant tout une main d'oeuvre bon marché. Les biens fabriqués sont ensuite réexportés vers les pays riches, là où il y a un marché solvable. 100 % des voitures Volkswagen produites en Slovaquie étaient, en 2000, réexportées vers l'Europe de l'Ouest. C'est le cas aussi pour 100 % des Audi fabriquées en Hongrie, et de 80 % des General Motors-Opel produites en Pologne. Dans l'usine de Mlada Boleslav de République tchèque, le salaire ouvrier moyen n'est que 12 % du salaire ouvrier moyen en Allemagne (chiffre de 1999).

Mais la réalité c'est qu'en produisant des automobiles à faible coût, le patronat de ce secteur entend les vendre en occident à des prix relativement modestes (quoiqu'encore inaccessibles pour de nombreux salariés) et lutter ainsi contre l'inflation, qui entraîne souvent une hausse des salaires. Ainsi donc produire dans les pays pauvres entraîne davantage de chômage dans les pays riches, mais provoque aussi une tendance au maintien des bas salaires. Avec pour conséquence le phénomène des travailleurs pauvres.

La division internationale du travail se fait en fonction des salaires, de la technologie des outils de production, ainsi que des marchés locaux. Les télécopieurs hauts de gamme sont produits au Japon, les bas de gamme en Chine. Les téléviseurs grand écran avec magnétoscope incorporé sont produits au Japon, ceux de moyenne taille sont produits à Singapour, ceux de petite taille en Malaisie. Néanmoins, les ouvriers chinois produisent de plus en plus de téléviseurs hauts de gamme.

Volkswagen a annoncé qu'elle allait doubler ses capacités de production en Chine, sans doute pour vendre aussi à une mince fraction d'autochtones ; mais une mince fraction peut permettre à l'entreprise de doubler ses ventes. Progrès ou pas ? Là n'est pas la question pour les travailleurs, qui exécutent les ordres dans un monde où ils ne comptent qu'en fonction des profits qu'ils peuvent rapporter. Et puis Volkswagen s'apprête sans doute aussi à poursuivre, comme General Motors, son alliance avec le chinois Baosteel, numéro trois mondial de la sidérurgie, qui fait de fabuleux profits et licencie jusqu'à 10 000 salariés par an.

Parfois, il arrive que des pays pauvres connaissent un certain développement en matière technologique, mais les technologies les plus développées ne peuvent donner un revenu à tous les travailleurs non qualifiés qui se concentrent de plus en plus dans les mégapoles du tiers monde. Une étude des Nations unies estime que 70 % de la population mondiale, soit 5 milliards de personnes, habiteront dans les grandes villes pauvres en 2025.

Aujourd'hui, l'objectif des capitalistes n'est pas de former ces milliards d'hommes et de femmes en vue de leur donner un emploi. Personne ne le prétend, pas même eux. Ils sont uniquement attachés à cibler leurs investissements internationaux, à calculer leurs profits dans le court terme. D'ailleurs seul 1 % des salariés des pays pauvres sont embauchés par les 36 000 multinationales au monde. Et le flux réel de ces capitaux en direction de pays pauvres est restreint à un tout petit nombre de pays. Huit pays seulement ont attiré, entre 1989 et 2002, 84 % des flux nets de portefeuille d'actions : la Chine, le Brésil, le Mexique, l'Afrique du sud, l'Inde, la Thaïlande, la Malaisie et la République tchèque.

Les capitaux occidentaux

Les capitaux occidentaux en direction de cette petite dizaine d'États viennent d'entreprises industrielles mais aussi de compagnies d'assurance, de fonds de pension, ou de mutual funds, qui sont des fonds d'investissement tirés de l'épargne individuelle de particuliers riches, en particulier des Américains du nord. Ces mutual funds s'élevaient à 4 470 milliards de dollars en 1994, à 10 938 milliards de dollars en 2000.

Ces milliards se placent surtout dans la spéculation boursière et monétaire. Très peu en définitive servent à la modernisation des industries, même d'exportation. On constate que les vrais investissements sont bien minuscules quand on les compare aux investissements du temps de la guerre froide dans certains pays d'Asie, à une époque où les États impérialistes choisissaient de soutenir militairement et financièrement des États comme la Corée du sud. Aujourd'hui les flux de capitaux auraient plutôt tendance à risquer d'entraîner la Corée du sud dans la faillite.

Toutes ces sommes d'argent peuvent donc stimuler les marchés boursiers locaux, mais ne favorisent pas le développement. Ce ne sont pas des capitaux qui s'investissent dans les transports en commun, les équipements, la santé ou l'éducation. Même si de nombreux fonds de pension sont constitués des retraites d'enseignants américains ! Le fonds de pension Ohio State Teachers avait en 2002 pour plus de 2,6 milliards de dollars placés dans les pays « émergents », plus que l'entreprise General Motors.

Les guillemets pour le mot « émergents » sont là pour rappeler que ces pays n'émergent pas ailleurs que dans l'intérêt que leur portent les entreprises, les banques et les États impérialistes. Sinon, ce sont des pays qui comme les autres pays du tiers monde ont une vaste partie de leur population pauvre. 53,7 % des Chinois, 28 % des Brésiliens, 42,5 % des Mexicains, 35,8 % des habitants d'Afrique du sud, 86,2 % des habitants de l'Inde vivaient en 2000 avec moins de deux dollars par jour. Soit dit en passant, ce chiffre est typique des chiffres donnés par les Nations Unies. Pourquoi fixer la barre de la pauvreté à deux dollars par jour, lorsqu'on sait qu'avec quatre dollars il n'est pas d'avantage possible de satisfaire les besoins en matière d'éducation, de santé, d'alimentation, de logement et de transport ? Et quel pourcentage de la population de ces pays « gagne » entre deux et quatre dollars par jour ?

Le « libre échange » entre la misère et le capital

Voilà pourquoi les flux de capitaux en direction de certains pays pauvres croisent sur leur chemin des jeunes, des travailleurs issus de ces pays pauvres, mais qui cherchent, eux, à les fuir. Preuve que le commerce mondial ne propose aucun avenir pour les peuples. On estime que des millions d'habitants des régions pauvres cherchent à fuir leur misère. 500 000 femmes et enfants venues d'Europe de l'est, d'Afrique, d'Amérique du sud, d'Asie du sud est, arrivent chaque année en Europe, grâce à des passeurs, et se retrouvent sur le trottoir à se prostituer. Plus de 15 000 médecins arabes ont quitté le Maghreb entre 1998 et 2000 pour chercher du travail dans les pays plus riches. Eux non plus ne voyaient aucun avenir dans leur pays.

Il arrive aussi, phénomène encore plus circonscrits à quelques pays, que ces capitaux occidentaux en direction des pays dits « émergents » croisent des capitaux issus de ces pays et qui se dirigent vers des banques ou des bourses de pays impérialistes. La Chine, très courtisée par les multinationales occidentales, est le deuxième souscripteur au monde de bonds du trésor américain. Dans le même temps, ce pays n'est pas sûr de nourrir toute sa population, et s'apprête à acheter des produits agricoles aux États-Unis. Preuve que les échanges internationaux de capitaux sont indépendants des besoins réels de la population.


Le capitalisme, c'est le pillage de la force de travail et des matières premières

Partout dans le monde c'est le règne du capital. Et ce règne a pour fondement l'exploitation de la main d'oeuvre salariée. En Ukraine, les mineurs qui travaillent au fond des mines de fer 6 jours par semaine, 8 heures par jour, gagnent 50 euros par mois. Cette somme est inférieure au revenu qui fixe officiellement le taux de pauvreté. Du coup, de nombreux travailleurs ukrainiens tentent leur chance en occident. Dans certains villages d'Ukraine, la moitié de la population en âge de travailler vit à l'étranger, illégalement et avec des salaires toujours de misère. Mais quand même moins miséreux que les salaires en Ukraine.

Au Ghana, dans la mine d'or de Tarkwa, c'est 20 euros par mois que gagnent les mineurs, dans des conditions de travail épouvantables : les mères qui descendent au fond doivent amener avec elles leurs jeunes enfants. Lorsqu'ils entendent au-dessus de leurs têtes le passage d'un train, les mineurs arrêtent le travail et se protègent à main nue des éboulements. Au total, un quart des mineurs meurt écrasé par ces éboulements ; les autres sont menacés par l'empoisonnement au mercure ou l'étouffement à cause des mauvaises conditions de ventilation. À l'autre bout de la machine de l'exploitation il y a les profits des possédants : l'once d'or est à son plus haut niveau depuis 1996. L'indice boursier de l'or Amex Gold Bugs index a augmenté de près de 500 % depuis trois ans.

Partout dans le monde, le capitalisme impose sa loi, étranglant les économies pour en tirer de juteux profits. Des régions entières sont enfoncées dans la misère depuis des générations. C'est le cas de la Guinée Bissau, petit pays d'Afrique de l'ouest qui à la veille de la guerre d'indépendance, après 500 ans d'ère coloniale portugaise, n'avait connu que le pillage et la misère, avec 99  % des habitants analphabètes. La guerre a duré onze ans, aboutissant à l'indépendance en 1974. Dans les décennies qui ont suivi, le pays a connu la pauvreté, puis de nouveau la guerre civile, en 1998-1999. Le FMI a d'ailleurs divisé son aide par deux entre 1996 et 2000, et l'a encore baissé ensuite. En 2000, 88 % de la population vivaient avec moins d'un dollar par jour. Toute l'agriculture du pays est quasiment tournée vers la seule production de noix de cajou pour l'exportation. Les revenus du pays dépendent donc de la valeur du dollar ainsi que de la consommation des Américains et des Européens en noix de cajou, consommation qui précisément a baissé de 30 % en 2001. Le pays ne produit plus assez de riz pour sa propre consommation. Résultat : en 2003, 90 % de la population n'a qu'un repas par jour. Voilà sur quoi reposent l'indépendance et l'économie du pays.

On pourrait tirer le même bilan pour nombre de pays qui sont depuis des décennies « indépendants ». La Côté d'ivoire était décrite dans les manuels scolaires en France dans les années 70 comme un bel exemple à suivre. Aujourd'hui par manque de moyen pour lutter contre le sida 300 instituteurs ivoiriens meurent chaque année. Des milliers d'enfants sont donc privés d'enseignants. Mais la France préfère envoyer dans ce pays à grand frais des soldats et des équipements militaires !

Il n'existe pas de territoire au monde qui échappe à cette emprise du capitalisme. Même la minuscule république Nauru (20 km2, 13 000 habitants), au beau milieu de l'océan pacifique, a été pillée de ses phosphates par les entreprises australiennes prédatrices, avec la complicité de l'élite locale. Celle-ci a aussi goûté au charme de la spéculation dans les années 1990 avec des placements immobiliers en Australie, ou financiers sur le marché japonais. Evoluant avec son temps, elle aurait permis le blanchiment de 7 milliards de dollars américains en provenance de la mafia russe en 1999. C'est à Nauru qu'au début des années 2000, l'Australie a envoyé ses demandeurs d'asile en provenance du Moyen-Orient, moyennant finances. Minuscule îlot, Nauru n'en a donc pas moins, à l'aune de la voracité capitaliste, sa valeur...

Pour donner un avenir à la planète et ses habitants, il faudra renverser le capitalisme

Les pays faussement appelés en « voie de développement » (depuis le temps qu'on emploie cette expression, ça se serait vu si elle était juste !) sont des machines à produire, plus que dans les pays riches, des inégalités. Les 10 % les plus riches dans les pays riches possèdent 29,1 % des revenus. Les 10 % les plus riches en Amérique latine possèdent 48 % des revenus. Les 10 % les plus pauvres dans les pays riches possèdent 2,5 % des revenus. Le pourcentage est de 1,6 % en Amérique latine. Cette présence d'une riche classe dirigeante locale permet de nourrir les bourses locales, pour le plus grand profit des spéculateurs internationaux. La forte proportion de très pauvres permet en même temps de faire pression à la baisse sur les salaires dans ces pays pauvres, avec comme résultat une main d'oeuvre intéressante pour les entreprises multinationales. Et puis cette misère, c'est aussi le poids du passé qui l'explique : le colonialisme, dont l'Amérique latine et l'Afrique ne se sont pas remises en 500 ans, et l'ordre économique capitaliste qui, depuis 150 ans, a favorisé les mêmes États et appauvri les mêmes régions.

Janvier 2004

André Lepic

18:45 Écrit par Socialisme-Solidarit dans Société | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : exploitation, pauvrete, travailleurs, capitalisme |  Facebook |

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