05/11/2009

Investissement, compétitivité, libre-échange, flexibilité : les quatre principes idéologiques de la régression sociale

Investissement, compétitivité, libre-échange, flexibilité : les quatre principes idéologiques de la régression sociale

 

Corinne Gobin (directrice du GRAID-Institut de Sociologie, ULB)

 

Comprendre les enjeux socio-politiques liés à des débats qui a priori paraissent très techniques, (les débats liés à la liberté de l'investissement et au libre-échange commercial et financiers), c'est avant tout comprendre que l'on se trouve dans une situation de confrontation idéologique très rude entre conceptions du monde diamétralement opposées : d'une part, une vision de libéralisme économique où l'économie est la fin de l'activité humaine et  n'a pas d'autre objectif que de chercher par tous les moyens à amplifier les rapports de domination politique et économique d'une branche très aisée de propriétaires financiers sur le reste de la population; d'autre part, une vision où les droits collectifs pour la réalisation de l'émancipation et du bien-être des populations font de l'économie un moyen parmi d'autres pour réaliser ces fins.

Or cette confrontation a beaucoup de mal à s'inscrire dans le débat démocratique  car tout est fait pour que le vocabulaire mobilisé dans la mise  en œuvre du projet néo-libéral soit banalisé et considéré par tous comme relevant de l'évidence et de la nécessité -et l'action quotidienne des grands médias  détenus par les grands groupes mondiaux financiers a, à ce titre, un rôle central pour nous habituer peu à peu à penser avec en tête des références saturées par l'idéologie néo-libérale.

Ainsi, les termes mobilisés pour faire ratifier des accords de libre-échange par les Parlements peuvent paraître tout à fait "normaux" et "naturels", faisant partie du vocabulaire économique banal : ils ne le sont pas! Parce que, en tant qu'outils au service de la diffusion d'une manière unique de penser la société, ils prennent sens, non pas séparément, mais à l'intérieur d'un réseau de significations  et de représentations particulières du monde où chaque mot se trouve en résonance avec les autres pour s'attacher à banaliser la même idée : toute l'énergie et les ressources de la société doivent être mobilisées au service de la constitution d'une rente de plus en plus élevée pour ceux qui détiennent le pouvoir financier.

Le néo-libéralisme hypertrophie la place de l'économie dans la société en vue d'imposer et de démultiplier le pouvoir des propriétaires de capitaux.

Pour que, collectivement, il nous soit possible de remettre l'économie à sa "juste place", celle de moyen au service de la réalisation des valeurs démocratiques (accès égal à tous aux droits sociaux individuels et collectifs : enseignement, santé, logement, sécurité sociale, environnement protégé et non dégradé,…), il nous faut au préalable démystifier ensemble  ce vocabulaire au service de l'idéologie de la rente dont on voudrait nous nourrir et nous pétrir comme s'il était immanquablement notre pain quotidien.

 

Le dogme du libre-échange

 

Dans le mode de pensée néo-libérale, liberté de l'investissement, liberté des échanges (commerciaux et financiers), compétitivité et flexibilité sont inextricablement liés; la grande force de la droite politique depuis près de 25 ans est d'avoir réussi à nous les présenter non comme la base d'un programme politique de droite, nécessairement régressif sur le plan de la sauvegarde et de l'extension du progrès social collectif, mais comme les mots d'ordre nécessaires au fonctionnement normal de toute économie. Ils ont même peu à peu été intégrés comme tels dans les programmes des partis sociaux-démocrates et des organisations syndicales.

Ces mots forment un système sémantique  qui avalise le dogme du libre-échange. En tant que dogme, celui-ci s'inscrit nécessairement dans une logique d'intolérance où tout ce qui concourt à la réalisation du projet néo-libéral est nécessairement positif, sur la voie de la raison, du progrès et de la modernité alors que ce qui s'y oppose est présenté comme périlleux, rétrograde et intolérable. Certains mots, qui expriment un projet contraire, deviennent dès lors "tabous" et chargés d'une charge négative tellement puissante qu'il devient impossible de les mobiliser dans un débat libre et démocratique. Il est de notre tâche collective  d'aider à libérer ce débat à travers une invitation à interroger le sens des mots.

Libre-échange est ainsi opposé à protectionnisme : on voit tout de suite le jeu idéologique sous-jacent. Un des termes est positivé par son association à libre (qui pourrait être contre la liberté?) tandis que l'autre renvoie à l'idée d'un repli négatif et égoïste sur soi-même (qui assumerait cette image égoïste?). Construire un modèle alternatif qui affronte le néo-libéralisme passe dès lors par la nécessité de renverser cette échelle de valeurs qui nous est imposée et donc de désigner les choses d'une autre façon, de sortir des carcans lexicaux qui nous sont imposés.

Le libre-échange n'est rien d'autre que l'imposition d'une économie déréglementée, désignons-le comme tel tandis que le protectionnisme recouvre en fait souvent le droit pour chaque Etat démocratique à exprimer son indépendance dans ses choix d'organisation de la société (le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes).

Renverser les valeurs c'est dès lors considérer qu'un Etat sur le plan économique doit essentiellement se consacrer à produire des biens et des services nationaux qui seront essentiellement échangés sur les marchés nationaux, l'échange international de biens n'étant valorisé et envisagé que si et seulement si il ne vient pas perturber les grands équilibres nationaux sociaux (emploi, redistribution des richesses, réalisation des droits sociaux collectifs) et environnementaux (lutte contre le gaspillage de l'énergie et des ressources naturelles, limitation  maximale des pollutions). En quelques mots, l'économie nationale doit être l'essentiel et le commerce international, l'accessoire.

Si ce genre de proposition tend aujourd'hui à paraître insensée et iconoclaste tant nous avons été habitué à "macérer" par la voie des médias dans la banalisation du libéralisme économique, rappelons qu'il n'y a pas de cela si longtemps, cette pensée était un des axes-clé des analyses proposées par l'économiste John Maynard Keynes : "Je suis donc de ceux qui veulent minimiser les imbrications économiques des nations. Les idées, le savoir, l'art, l'hospitalité, le tourisme : voilà des choses internationales par nature. En revanche, laissons les biens à leur place chaque fois qu'il est raisonnable, commode et possible de les y laisser; notamment confinons la finance au secteur national".[1]

Ce droit des peuples à disposer de leur économie nationale repose sur un projet qui défend la valorisation des droits socio-politiques démocratiques et l'action collective pour sauvegarder les équilibres écologiques comme principes premiers du fonctionnement d'une société :

-une production nationale, c'est avant tout un débat politique national pour discuter des priorités de développement et un contrôle socio-politique national sur l'organisation de la production et donc du travail (et des emplois) ainsi que de la redistribution des richesses nationales. Plus la production est locale et plus il est démocratiquement possible d'en débattre et de la contrôler collectivement. Dans l'histoire du développement du capitalisme industriel des pays d'Europe occidentale, le renforcement de la dégradation des conditions de vie et de travail de la main-d'œuvre ouvrière est toujours allée de pair avec l'accroissement de l'ouverture internationale du commerce et des finances;

-un constat est à faire : plus de la moitié du commerce international est composé d'échanges simultanés de mêmes biens (les Français consomment de l'eau en bouteille italienne et les Italiens de l'eau française). La situation est encore plus absurde dès que les distances d'échanges s'accroissent (entre les Américains et les Européens par exemple). Le savoir et le savoir-faire peuvent devenir internationaux (échanges des pratiques, des techniques et des "recettes") mais les biens matériels qui en sont issus, principalement, nationaux. Il faudrait en effet enfin prendre la mesure de cet invraisemblable gaspillage d'énergie et de ressources inutile (transport et frigorification de ces biens) dans ce projet du "tout-échange" extrêmement coûteux pour chaque collectivité nationale (l'énergie n'est jamais payée au prix coûtant par les industriels mais subventionnée par l'Etat) et in fine pour la collectivité internationale (l'accroissement des échanges et donc de l'utilisation des transports participe à un degré élevé à la production des pollutions atmosphériques, terrestres et aquatiques).

Ce contrôle démocratique national de l'économie ne signifie en aucune façon le retour à de dangereux penchants nationalistes teinté de chauvinisme belliqueux et/ou d'attitudes xénophobiques lorsqu'il s'insère dans une valorisation de l'échange international des cultures et des savoirs où les êtres humains seraient au contraire amenés à circuler librement.

Remarquons encore le paradoxe de l'association entre "libre" et "échange" dans ce modèle de libéralisme économique  : tant l'histoire de ces rapports économiques que son actualité  s'appuient sur l'imposition de rapports de domination explicites ou implicites (le colonialisme et l'impérialisme sous ses formes anciennes et modernes), la liberté n'étant celle que des plus forts.

 

Le dogme de la liberté de l'investissement

 

Ce modèle des biens qui circulent sans aucune entrave s'accompagne aujourd'hui d'un discours sur la promotion de la liberté de l'investissement. Au moins deux manipulations sémantiques sont à relever dans ce discours légitimateur du libre-échange financier.

En premier lieu, la notion d'investissement aujourd'hui prônée ne correspond pas à ce que le sens courant à l'habitude d'entendre par ce terme, se reposant encore sur l'imaginaire des années soixante où l'investissement économique était envisagé sous l'aulne keynésien comme une mise en œuvre directe de capitaux en vue d'accroître la production de biens matériels (développement ou création des activités de production). Le sens d'investissement est en effet aujourd'hui contaminé par le terme anglo-saxon investment qui en français était anciennement rendu par "placement financier", le fait de disposer de son capital en vue de le faire fructifier[2].

Dès lors, lorsque les accords bilatéraux sur la liberté des investissements sont promus par la Belgique, cette promotion laisse supposer l'idée que l'on va aider à accroître la capacité d'un autre pays à développer de la richesse nationale (investissement productif) alors que ce qui est réellement en jeu est tout autre. Ce type de traité bilatéral promeut en effet l'idée qu'un Etat doit intervenir pour consacrer  un droit privé sur tous les autres droits publics élaborés par l'autre Etat : le droit de la défense et de la protection de la rente privée, c'est-à-dire le droit pour n'importe quel individu propriétaire de tout type de placement (fonds, brevet dont les brevets sur les OGM, actions,…) de faire primer son droit de propriétaire sur toute autre réglementation publique. Ce type de traité nous replonge ainsi directement en plein 19ème siècle où l'activité de l'Etat bourgeois était principalement assimilée à la promotion des "affaires" (commerciales, financières, …) et à leur protection.

Une autre manipulation sémantique provient du fait que ces traités sont présentés comme défendant et protégeant les capitaux nationaux (dans notre cas, belges) investis à l'étranger. Deux remarques sont à faire devant ce type de déclaration : premièrement, l'intrication actuelle des capitaux étrangers dans la constitution des actifs des entreprises et des groupes financiers situés sur le territoire belge est aujourd'hui telle que la notion de "capital national" à protéger, pour un pays comme la Belgique, devient surréaliste; deuxièmement, à l'inverse de la logique du développement et du contrôle national de l'économie,  un capital qui va s'investir à l'étranger se place dans une logique de délocalisation qui s'appuie le plus souvent sur la volonté de fuir les contraintes nationales de respect des droits sociaux et environnementaux. Ce type de traité valorise ainsi une attitude générale de contournement des droits collectifs, au détriment en premier lieu de l'emploi national.

 

 La compétitivité et la flexibilité

 

Ce rapide tour d'horizon des mots qui participent à la constitution du dogme du libre-échange doit servir aussi à rappeler, qu'à contre-courant du sens construit par les médias, la "compétitivité" d'une entreprise n'est pas synonyme de sa "rentabilité" et que la flexibilité imposée au salarié(e) dans ses conditions de travail n'est aucunement la possibilité qui lui est offerte pour accéder enfin à la liberté.

Compétitivité et flexibilité (qu'elle soit négociée ou non, peu importe) sont partie intégrantes du dogme du libre-échange. Ce dogme, comme nous venons de l'expliquer, étant centré sur la consécration du droit privé du propriétaire du capital à produire de la rente comme primant  sur toute autre considération, la compétitivité s'assimile à la recherche de la maximisation de cette rente. Soit à travers l'idéologie de l'exportation à tout pris (le "tout-échange" vu précédemment  qui conduit à la recherche incessante de nouvelles parts de marché sur un marché mondial et par conséquent à la concentration économique sur le plan mondial); soit à travers l'idéologie de la flexibilité qui fait reporter la contrainte et les risques de ce système instable (la conquête de nouvelles parts de marché à tout prix) sur le collectif des travailleurs par un abaissement des salaires (le niveau de la masse salariale calculée en pourcentage du PIB est aujourd'hui largement inférieure à celle qu'elle était en 1960 dans les pays d'Europe occidentale), par une détérioration de leur droits et statuts (contrats précaires et statuts individualisés, diminution des droits de prestation sociale) et par une dégradation de leurs conditions  de travail (augmentation de la durée du travail, de l'intensité de travail, perte d'autonomie dans les tâches,…).

 

Libre-échange, liberté de "l'investissement" privé, compétitivité et flexibilité constituent le noyau idéologique du néo-libéralisme qui offrent aux propriétaires de capitaux le droit privé, de plus en plus construit comme inviolable par la protection d'une prolifération de traités économiques, de ponctionner individuellement, en court-circuitant toute délibération socio-politique collective, une part de plus en plus élevée de la richesse produite par le collectif des salariées et salariés.



[1] Cité par l'économiste Herman Daly, in "Les périls du libre-échange", in Pour La Science, n°195, janvier 1994, article qui a, notamment, inspiré ce texte.

[2] Cf Jean-Claude Deroubaix, "Le vocabulaire de la mondialisation. L'exemple des accords de protection des investissements", à paraître dans la revue MOTS pour un dossier spécial sur le vocabulaire de la mondialisation.

Commentaires

En effet, le libre échange peut être un danger. Il faut lutter contre les groupes qui font la promotion de Fréderic Bastiat cet économiste français libéral! On trouve de plus en plus de référence à cet économiste récemment je pense que c'est un danger car il écrit très bien.

Écrit par : court terme | 31/07/2011

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