18/11/2009

Coup d'Etat au Honduras: histoire et perspectives

Coup d'Etat au Honduras: histoire et perspectives

Toon Danhieux (source: Cubanismo.net)

Il y a quelques semaines, les militaires et bureaucrates honduriens catapultaient leur pays à la une des journaux. Se faisant, ils nous rappelaient pourquoi leur Etat a enrichi naguère notre langage en y introduisant le concept de "république bananière".

Ces hommes voulaient rétablir "l’ordre constitutionnel". Ils sont parvenus à leurs fins en offrant à leur président, Miguel Zelaya, avant son petit-déjeuner dominical, une salve de tirs de mitraillettes, en s’introduisant chez lui par la force et en l’embarquant en pyjama dans un avion en partance pour le Costa Rica. Selon Roberto Micheletti, le nouveau président par intérim, la Cour Suprême a donné l’ordre d'intervenir afin "de restaurer la démocratie". Miguel Zelaya est accusé d’avoir violé la constitution. Pourtant, il a seulement voulu soumettre la population à une enquête non contraignante afin de savoir si un referendum pouvait avoir lieu en novembre 2009 et éventuellement engager le Honduras dans un processus de révision de sa constitution.

Vous avez bien lu. Pourtant, selon leurs dires, les putschistes ont agit pour défendre la démocratie et non pas parce que Miguel Zelaya cherchait à prolonger son mandat, comme l'ont annoncé tous les média belges sous la houlette de CNN. Si tel avait été le cas, son initiative était beaucoup trop tardive. En novembre prochain se tiendront de nouvelles élections aux Honduras et selon la constitution de ce pays, le président ne peut pas se représenter au terme de son mandat. Lors de ces élections également communales et parlementaires, Miguel Zelaya voulait seulement donner aux Honduriens la possibilité de se prononcer sur une éventuelle révision de la constitution, ce qui aurait permis au nouveau parlement de s'y atteler.

Vous froncez probablement les sourcils. Suis-je bien informé? Les hommes politiques honduriens sont-ils fous?, …. Sur ce dernier point, l’histoire jugera, mais de toute façon, ils ont peur. La caste politique sait qu’elle est très privilégiée par la démocratie représentative hondurienne et ce depuis 1982. Tous les 4 ans, le pouvoir change de mains entre deux partis qui partagent en fait les mêmes intérêts, ceux des citoyens les plus riches, soit 20% de la population. Les “Bleus” du parti nationaliste représentent plutôt les vieilles fortunes : les propriétaires terriens et les exportateurs de produits agricoles. Les “Rouges” du parti libéral rassemblent davantage les nouveaux riches que sont les industriels et les négociants internationaux. Depuis 25 ans, ces politiciens se partagent le pouvoir et voient avant tout, dans ce système politique le moyen de s'assurer des revenus et d'en assurer à leur famille et amis : la garantie de pouvoir s’enrichir tranquillement.

Tous les 4 ans, les 70% de pauvres que compte le pays (dont une grande partie pour ne pas dire tous sont analphabètes) sont invités à cocher le petit point bleu ou rouge de leur bulletin de vote. Ils y sont encouragés lors de festins locaux et pendant la campagne des partis politiques. Mais entre deux élections, ils ne doivent quasi rien espérer du gouvernement et lutter seuls, pour assurer leur sauvegarde et de celle de leurs enfants.

Un président reconverti?

Miguel Zelaya lui-même, riche négociant en bois était féru de ces roadshows politiques. Il était un fervent adepte de l’accord de libre-échange signé avec les Etats-Unis. Mais, durant son mandat, il a subitement changé son fusil d'épaule. Il a pris un certain nombre de mesures sociales telles que l’augmentation du salaire minimum légal (60%) et du salaire des enseignants. Il a aussi décidé de consacrer plus d’argent public à la lutte contre la pauvreté, à la protection du milieu …

Simultanément, il a essayé de se rapprocher de l’ALBA (l’Alliance Bolivarienne pour les Peuples de Notre Amérique). Après le Venezuela, Cuba, la Bolivie et le Nicaragua, le Honduras a intégré cette structure qui vise à favoriser la coopération entre les gouvernements populaires d'Amérique latine. l’Equateur a rejoint l'ALBA, juste avant le coup d’état au Honduras.

Cette nouvelle collaboration internationale a un peu bénéficié aux Honduriens. Par le biais de contrats signés avec la firme Petrocaribe (une alliance de 19 pays de la région), Miguel Zelaya a pu sensiblement faire pression sur le prix de l'essence à la pompe. Par ailleurs, il a reçu des donations sous la forme entre autres de tracteurs, d'aide médicale (grâce aux Cubains) et de soutien pour mener à bien une campagne d'alphabétisation.

Si les syndicats de paysans et les organisations populaires ont salué ces initiatives, Zelaya n’était pas largement soutenu par sa population. Ses mesures sociales étaient plutôt perçues comme des initiatives personnelles et le mouvement populaire demeurait très partagé entre autres à cause de la répression qu'il a subie pendant des années. Zelaya a néanmoins suscité l’espérance. Peut-être était-il possible de passer d'une représentation élitiste de la population telle qu'elle existait dans la Grèce antique (1) à une représentation telle qu'elle existe au Venezuela. Une démocratie qui consulte et agit pour toute la population et donc aussi pour une majorité de gens pauvres.

C'est la grande peur des Rouges, des Bleus et des autres politiciens honduriens car les revenus de l’Etat ne leur seraient plus exclusivement réservés, mais seraient davantage consacrés à la satisfaction des besoins de la population. Leurs privilèges seraient menacés et le prix du travail pourrait augmenté. L’establishment judiciaire, directement tributaire du parti au pouvoir et les églises tant protestante que catholique ont également tiré la sonnette d’alarme. Ainsi, le cardinal Oscar Andrés Rodriguez a appelé Zelaya à quitter le pouvoir pour ne pas provoquer d’effusions de sang. Depuis des années, ce nonce reçoit 375 000 euro par mois du parlement. Il n'est pas étonnant qu'il soit monté au créneau.

Un bon vieux coup d'Etat!

Puisque le président élu n’était subitement plus capable de garantir le statu quo, les militaires ont été appelés à la rescousse. Durant la décennie précédente, ils s’étaient passablement ennuyés dans leur caserne. Depuis la chute des sandinistes au Nicaragua, les budgets faramineux venant des Etats-Unis avaient considérablement fondus. Avec l'argent subsistant de ces "généreuses donations" et par désoeuvrement, les officiers s'étaient constitués un empire commercial et industriel. Ils n'ont donc pas vu d'un bon oeil "les frasques sociales" de Zelaya. Le coup d’Etat s'apparente à une attaque désespérée de la bourgeoisie contre la nouvelle vague de démocratie qui a aussi atteint le Honduras.

Contrairement à Miguel Zelaya qui n'a pu s'en occuper, le leader putschiste Roberto Micheletti a favorisé la réunification du mouvement populaire. Depuis une quizaine de jours, ce dernier remplit les rues des grandes villes et n’accorde aucun répit à la junte. Les putschistes ont dès lors déployé tous les registres de la répression. Ils ont déjà emprisonné des centaines d’opposants, instauré un couvre-feu, imposé aux Honduriens une interdiction de se rassembler même dans les habitations privées, fermé des stations de radio et des chaînes de télévision, arrêté des journalistes, molesté des coopérants cubains,….et désigné comme conseillé ministériel Billy Fernando Joya. Billy est une vieille connaissance des Honduriens. A la fin des années 1970, il a entraîné le bataillon 3-16, qui a perpétré des dizaines d’assassinats politiques.

Que penser de l'oncle Sam et de son neveu Obama?


Chef de l’armée, figure de proue du coup d’Etat et Sauveur de la démocratie comme il aime à se qualifier, Roméo Vasquez Vélasquez a fréquenté comme tous les officiers supérieurs honduriens la l'U.S. Army School of the Americas. Cette institution a formé des centaines de meneurs de coups d’Etats et de tortionnaires en Amérique latine et au Honduras. Un de ces anciens élèves, l'ex-chef des forces armées honduriennes, le général Gustavo Álvarez Martínez était si brutal que ses  officiers ont fini par l'éjecter en 1984.

Dans les années 1970 et 1980, ce n'est pas un hasard si le Honduras était surnommé le "porte-avions des Etats-Unis". La CIA y entraînait et approvisionnait les contras qui terrorisaient le gouvernement sandiniste et les Nicaraguayens. C'est aussi au Honduras que les USA ont établi la base de Palmerola, une de leurs plus grandes bases qui leur a pemis de soutenir des actions contre-révolutionnaires au Salvador, au Guatemala et au Nicaragua. A ce jour, 600 militaires américains stationnent toujours sur la base de Soto Cano et plus de 50 exercices rassemblent annuellement les forces armées américaines et honduriennes, alors que ces dernières continuent de recevoir d'importants subsides du Pentagone.

Malgré tout, Washington a condamné le coup d’Etat, après que le reste du monde l’ait fait. Obama n'a pas voulu recevoir Miguel Zelaya qui a finalement été invité par Hillary Clinton à prendre le café. Elle l'a renvoyé à des "négociations" sous la houlette du président costaricain : Oscar Arias. Comme il fallait le prévoir, celles-ci n'ont jusqu'à présent rien donné.
Hier, les républicains critiquaient les agissements d’Obama au Congrès en prétendant qu'il se liait aux présidents Chavez et Ortega. Pour eux, ces hommes sont des communistes. Il faut donc les éviter. Les démocrates ont défendu Obama lorsque ce dernier a désapprouvé le coup d’Etat. Peut-être tout ceci démontre que les forces de droite dont la CIA fait partie, frustrées par la faiblesse des Etats-Unis dans la région, ne sont pas totalement sous contrôle. Peut être voyaient-elles le Honduras comme le détonateur d'une série de réactions visant à réinstaurer la droite dans les tous les pays de l’ALBA? A cet égard, l'entrée de l’Equateur dans l’ALBA, la veille du coup d’Etat serait assez révélatrice. Si ces hypothèses devaient se confirmer, on peut dire que "la répétition hondurienne" est faible, comme le prouve le fait d'exhiber une fausse lettre de démission, de commettre des actes brutaux dans la demeure présidentielle devant la presse internationale et de nommer un tortionnaire comme conseiller ministériel, … Les réactions n’ont pas été justement estimées car même le Guatemala et la Colombie, les alliés les plus fidèles des Etats-Unis ont immédiatement et catégoriquement condamné le coup d Etat et exigé le retour du président Miguel Zelaya.

Hugo Llorens, l’ambassadeur des Etats-Unis au Honduras a reconnu s’être allié aux putschistes quelques semaines avant la concrétisation du coup d'Etat. Selon ses dires, il voulait les empêcher de mener à bien leur projet. Mais pourquoi n’a-t-il pas dévoilé leurs plans, lorsqu’il a compris qu’il n'y parviendrait pas?

L'USAID, l'Agence des Etats-Unis pour le développement international finance à concurrence de 50 millions de $ par an des groupes de la soi-disant société civile hondurienne. L'institution républicaine NED (National Endowment for Democracy), verse elle aussi plusieurs millions de dollars à des groupes comme "Paix et Démocratie" grands promoteurs ses dernières semaines, des manifestations pro-Micheletti. Elle rassemble des messieurs et des dames très convenables et richement vêtus. Signalons que c'est l’ex-candidat républicain à la présidence, John Mc Cain qui a organisé la visite des Etats-Unis par une délégation de la junte.
Il n'est pas impossible que ce coup d’Etat soit une tentative de déstabiliser Obama, lui-même, orchestrée par les vautours du Pentagone. L'objectif serait de le pousser dans un conflit avec les gouvernements de gauche latinos-américains afin qu'il abandonne l'attitude teintée de prudence qu'il a adopté à leur égard et que l'on a pu observer en avril 2009, lors du cinquième Sommet des Amériques.

Que faire après les négociations?

Les négociations au Costa-Rica sont peut-être un enfant mort-né. Si jamais elles aboutissent, ce serait toujours au détriment des droits des Honduriens. Ces pourparlers permettent à la junte de gagner du temps et d'afficher sa "bonne volonté". Le Bloc Populaire et tous les mouvements populaires honduriens, prétendent à juste titre qu’il est impossible de négocier le retour du président Miguel Zelaya. Or, la seule solution envisageable est que Micheletti et sa junte quittent définitivement le pouvoir.

Puisque Zelaya ne peut pas compter sur le soutien de l’armée, un contre coup d’Etat est improbable. En fait, seuls les Etats-Unis sont capables de contraindre les troupes de Romeo Vasquez à réintégrer leur caserne. Jusqu‘à présent, la Maison Blanche n’a pas officiellement reconnu le coup d’Etat au Honduras. Si elle s'y résout cela signifierait que les crédits, les facilités financières, les approvisionnement en pétrole ... accordés à la junte devraient immédiatement cesser et que les putschistes seraient dès lors bien inspirés de faire leurs valises. Où pourraient-ils ensuite les déposer? La question reste posée et mérite qu'on s'y attarde. Ce qui est sûr, c'est que l'action du Bloc Populaire et de tous ceux qui veulent le soutenir ne sera efficace qu'en faisant pression sur la Maison Blanche - directement ou via l’Europe – afin de boycotter au plus vite la junte de Roberto Micheletti.

(1) qui ne prenait pas en considération les esclaves alors qu'ils représentaient 80% de la population.

15:30 Écrit par Socialisme-Solidarit dans Société | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : honduras, putsch, zelaya |  Facebook |

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Écrit par : Sébastien | 18/11/2009

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