30/11/2009

Citations.

« Le capital abhorre l’absence de profit ou un profit minime, comme la nature a horreur du vide. Que le profit soit convenable, et le capital devient courageux : 10% d’assurés, et on peut l’employer partout ; 20%, il s’échauffe ; 50%, il est d’une témérité folle, à 100%, il foule aux pieds toutes les lois humaines ; à 300%, et il n’est pas de crime qu’il n’ose commettre, même au risque de la potence. Quand le désordre et la discorde portent profit, il les encourage tous deux ; pour preuve la contrebande et la traite des nègres. »
Marx – Engels

« Les hommes ont toujours été et seront toujours en politique les dupes naïves des autres et d'eux-mêmes, tant qu'ils n'auront pas appris, derrière les phrases, les déclarations et les promesses morales, religieuses, politiques et sociales, à discerner les intérêts de telles ou telles classes. »
« Dans une société fondée sur le pouvoir de l'argent, tandis que quelques poignées de riches ne savent être que des parasites, il ne peut y avoir de "liberté", réelle et véritable. »
Lénine

 « On doit être marxiste de la même manière que l’on est newtonien en physique, ou ‘pasteurien’ en biologie. (...) Le mérite de Marx est d’avoir effectué un bond qualitatif dans l’histoire de la philosophie sociale. Il interprète l’histoire, explique sa dynamique et prévoit l’avenir. En outre, il va plus loin que son simple devoir scientifique, il formule un concept révolutionnaire : il ne suffit pas de comprendre la nature des choses, il est aussi nécessaire de les modifier. L’homme cesse d’être l’esclave et l’instrument de l’histoire pour devenir l’architecte de son propre avenir. »
Ernesto ‘Che’ Guevara

« L’histoire du parti communiste Bolchevik de l’URSS est la meilleure synthèse et le meilleur bilan du mouvement communiste mondial des cent dernières années. C’est le modèle de l’union de la théorie et de la pratique, l’unique modèle achevé disponible actuellement dans le monde. En étudiant comment Lénine et Staline ont associé la vérité universelle du marxisme à la pratique concrète de l’Union soviétique et ont, sur cette base, développé le marxisme, nous comprendrons comment nous devons travailler chez nous en Chine. »
Mao Tsé Toung

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27/11/2009

Qu'est-ce que l'ALBA?

Alliance Bolivarienne pour les Amériques - Traité de commerce des Peuples (ALBA - TCP)
(Source: Wikipédia)

(« Alianza Bolivariana para los Pueblos de Nuestra América - Tratado de Comercio de los Pueblos » en espagnol) est une organisation politique, sociale et économique pour promouvoir la coopération dans ces domaines entre les pays socialistes[1] de l'Amérique latine et des Caraïbes. D'abord évoquée par Hugo Chávez, président du Venezuela, lors d'un sommet, en décembre 2001, des chefs d'État de la Communauté des Caraïbes, l'ALBA a été officiellement lancée en avril 2005, par la signature d'un « traité commercial des peuples » entre Cuba et le Venezuela. La Bolivie, le Nicaragua, la Dominique et le Honduras se sont depuis associés à l'initiative, qui visait d'abord à promouvoir une alternative à la ZLEA (Zone de libre-échange des Amériques) promue par Washington. Saint Vincent et les Grenadines en est devenu membre le 17 avril 2009. Enfin, en juin 2009, le nombre de membres passe à neuf, suite à l'adhésion d'Antigua-et-Barbuda et de l'Équateur.

But:

Sur le plan économique, l'ALBA vise à favoriser la logique coopérative, plutôt que la création d'une zone de libre-échange avec les États-Unis qui passe par un abaissement des droits de douanes, voire leur suppression. Elle s'oppose ainsi directement au « consensus de Washington » qui prônait dans les années 1990 la déréglementation et la mise en place de mesures néolibérales. Plutôt que d'ordonner des privatisations, l'ALBA favorise au contraire le secteur public.

Le Venezuela peut compter sur ses ressources pétrolières pour convaincre certains États de la région, énergétiquement dépendants. L'ALBA ambitionne par exemple de créer une compagnie pétrolière commune, Petrosur, une équivalente à l'échelle de l'Amérique latine de Petrocaribe, qui regroupe des États membres du CARICOM. Outre Petrosur, TeleSUR, une télévision commune conçue comme sorte d'Al Jazeera pour l'Amérique latine, a été lancée en 2005, afin de concurrencer les chaînes CNN et ABC. Le capital de TeleSUR est réparti entre le Venezuela, l'Argentine, Cuba et l'Uruguay (dans l'ordre d'importance).

Des transferts de technologie sont aussi mis en œuvre.

La coopération pourrait s'étendre à d'autres domaines :

    * en matière de santé : Cuba a déjà passé des accords de coopération avec le Venezuela : ce dernier livre du pétrole à un tarif préférentiel en échange de l'envoi de médecins par Cuba .
    * à terme, la défense des États pourrait également faire l'objet de coopération renforcée.

 Pays membres:

    * Antigua-et-Barbuda
    * Bolivie
    * Cuba
    * Dominique
    * Équateur
    * Honduras
    * Nicaragua
    * Saint-Vincent-et-les Grenadines
    * Venezuela

17:00 Écrit par Socialisme-Solidarit dans Société | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : amerique-latine, alba |  Facebook |

24/11/2009

Démocratie européenne, une affaire d'experts?

Henri Houben
(Source: Gresea)
Octobre 2009

Ils ne viennent pas de Las Vegas, de Miami ou de Manhattan. Pourtant, ils en portent le même nom. Ils, ce sont les experts appelés en renfort pour aider les responsables de la Commission européenne pour définir les orientations générales, les contenus politiques et les suivis d’application de l’Union. Qui sont-ils en réalité? Qui représentent-ils? Et comment sont-ils choisis? Petit tour dans le monde du lobbying de Bruxelles.


            Non, ceci n’est pas le nom de la nouvelle série télévisée à succès, qui a fait fureur cet été. Pourtant, tous les ingrédients y sont : suspense, secret d'alcôves, valse des courtisans... Avec en prime la longévité de l’émission, puisque cela fait des années qu’elle fonctionne et elle n’est pas prête d’être remplacée, sauf si la lumière qu’on lui donne amènera les populations à la condamner explicitement.

            Ce phénomène, c’est l’utilisation de groupes d’experts par les instances exécutives des Etats, en particulier par la Commission européenne. En effet, à côté des lobbies, des think tanks, une flopée de comités, constitués de spécialistes en tous genres, se sont multipliés pour participer à la fois à l’élaboration des lois, directives ou recommandations européennes et au suivi de leur application.

            Rappelons que, dans la panoplie des structures décisionnelles, la Commission est seule habilitée à prendre des initiatives législatives au niveau européen. Celles-ci doivent ensuite passer l’épreuve de l’adhésion au Conseil des ministres compétent et, dans un plus grand nombre de matières que par le passé, au Parlement européen. Cela, c’est la présentation officielle.

En réalité, s’y ajoutent donc trois organes très actifs. D’abord, les lobbies, organes d’influence aux ordres d’intérêts spécifiques et particuliers, en très grande majorité ceux de grandes entreprises ou de secteurs économiques, interviennent à toutes les étapes de la décision pour l’orienter ou pour en supprimer les éléments qui pourraient atteindre la rentabilité ou la liberté des affaires concernées. Ensuite, les think tanks, littéralement "boîtes à idées", regroupent des personnalités triées sur le volet, mais prises exclusivement dans le monde des grandes firmes, du politique, des journalistes et des académiques, permettant à la fois le brassage et la discussion de réflexions nouvelles, mais aussi la rencontre en direct de présidents de multinationales et de hauts responsables politiques. Ce qui est toujours utile pour faire passer en dernière minute un point de vue favorable à l’entreprise.

            Enfin, il y a ces groupes d’experts, sorte d’armée de l’ombre pour faire progresser des volontés occultes. Mais qui sont-ils ? Comment sont-ils composés ? Et quels intérêts peuvent-ils bien représenter ?

Secret Story

            Jens-Peter Bonde est un député européen danois, libéral mais opposé à l’entrée de son pays dans l’Union. Elu depuis 1979, il n’a eu de cesse durant sa carrière parlementaire – il démissionne en 2008 – d’insister sur la nécessité de transparence des structures européennes. Il demande donc la liste des groupes d’experts travaillant pour la Commission. Après 20 ans de pressions incessantes, il reçoit une première communication incorporant 1.500 noms de comités différents oeuvrant pour les instances européennes. C’est énorme, car en supposant que dix personnes en moyenne composent un organe cela donne un résultat d’environ 15.000 personnes non identifiées qui sont occupées à des tâches non connues par les services de la Commission. Le voile est à peine soulevé.

            En 2004, avant les élections européennes, Bonde lance une nouvelle tentative pour en savoir davantage. Il obtient une nouvelle liste, mais cette fois avec 3.094 groupes1 . Et si le titre des comités est donné, il n’en est pas de même du nombre de personnes qui les composent, sans parler de leur identification effective./p>

            La Commission se rend-elle compte de la bombe potentielle qu’elle vient de transmettre au parlementaire danois ? Toujours est-il que plusieurs mois plus tard elle se décide de mettre elle-même en ligne les groupes officiellement recensés. Surprise, il n’y en a plus que 1.5002 . Où est passée l’autre moitié ? Il est vrai que certains organes n’ont une durée de vie que momentanée. Mais la moitié ! Quand on vous disait que le mystère est plus épais qu’une série télévisée policière...

            Aujourd’hui, on peut théoriquement trouver les groupes officiellement engagés dans un registre sur le site de la Commission : http://ec.europa.eu/transparency/regexpert/index.cfm. Ils sont recensés au nombre de 996. De moins en moins... officiellement ! Pour chaque comité, il est précisé l’appellation, le nombre de personnes participant, la mission ainsi que le département pour lequel il opère. En revanche, le nom des membres n’est mentionné que s’il y a une publicité du groupe, soit sur le site du département (DG) qui l’emploie, soit sur une adresse extérieure. Ce qui est loin d’être toujours le cas. Parfois d’ailleurs, le lien mentionné ne débouche sur rien du tout : adresse introuvable ou obsolète. De la transparence au plus haut niveau !

            La nomination des experts est tout aussi obscure. En effet, la création d’un groupe ne peut être que le fait de la Commission elle-même ou d'un de ses services ou départements3 . Ce sont donc les dirigeants européens qui désignent les personnes qui vont éventuellement les "conseiller". Il n’y a aucune procédure. Inutile d’ajouter les biais que cela peut occasionner dans les orientations prises par les instances européennes.

            Et c’est drôlement important. En effet, comme le site de la Commission le souligne, "un groupe d’experts peut donner des conseils à la Commission tout au long du processus politique, de l’élaboration aux phases d’application, de suivi et d’application, en passant par l’étape décisionnelle"4 . Il peut donc être un organe d’influence décisif. Puisque les structures européennes ne disposent pas toujours des compétences nécessaires, elles reposent de plus en plus sur ces fameux "spécialistes", soi-disant neutres.

            Précisons néanmoins que les membres d’un tel groupe ne sont généralement pas rémunérés. En revanche, toutes leurs dépenses pour réaliser leur mission sont prises en charge.

Une Europe sous influence

            L’existence de ce processus est une aubaine pour les lobbies, surtout pour ceux qui agissent pour le compte de grandes entreprises et de secteurs économiques. Thierry Coste, lobbyiste professionnel, définit le lobbying de la façon suivante : "C’est l’activité qui consiste à chercher à influencer les pouvoirs publics, c’est-à-dire l‘administration, les élus locaux, les parlementaires, le gouvernement et les instances communautaires dans toutes leurs décisions, le plus en amont possible et par des moyens les plus divers, de l’entregent amical à la démonstration de force dans la rue ou aux polémiques dans les médias"5 . On relèvera de façon secondaire qu’il met sur le même pied des groupes qui défendent des intérêts véritablement particuliers, comme ceux des entreprises ou des secteurs, et des organisations syndicales ou d’autres ONG animées par des préoccupations planétaires ou générales. Les mots les plus importants sont ici d’influencer "le plus en amont possible". Le comité d’experts donne l’occasion de réaliser cette exigence.

            Un quidam, peu initié aux pratiques politiques courantes, notamment dans l’Union européenne, pourrait croire que demander conseil à des experts n’est a priori que logique, puisqu’il s’agit d’une procédure consultative et que les spécialistes sont choisis en fonction de leur compétence. Mais, comme tout est obscur, il n’en est rien. Le conseil prend très rapidement la forme d’orientation stratégique qui va impulser le travail européen durant des années. Et le nombre d’académiques, déjà triés sur le volet, est finalement limité dans les groupes.

            Une étude menée par la plate-forme Alter-EU, regroupant plusieurs ONG européennes, sur 44 comités désignés par la Commission et ses services pour gérer les dossiers environnementaux montre que 15 d’entre eux sont complètement opaques (aucune information, aucun détail, aucun nom n’en sort) et que 15 autres ne publient aucun document6 . C’est donc la non-transparence qui domine. En outre, dans les groupes qui fournissent des indications, soit 28, 7 sont complètement dans les mains du monde des affaires, les seuls consultants étant des représentants des entreprises ; 11 sont orientés vers les firmes, celles-ci étant majoritaires dans la composition de l’organe ; 4 sont relativement équilibrés avec des interlocuteurs venant de tout horizon ; 5 seulement sont constitués principalement d’académiques et un seul est "biaisé" en faveur des ONG7 . Deux tiers sont donc orientés en fonction des aspirations patronales.

            Sur les 1.214 groupes en activité au moment de l’étude (début 2008), 394, c’est-à-dire 32,5%, fonctionnent avec des membres venant de l’industrie. Mais si on élimine les comités formés uniquement avec des délégués gouvernementaux, la part monte immédiatement à plus de 60%8 . En réponse à cette étude, Valérie Rampi, porte-parole du commissaire en charge de l’Administration, de l’Audit et de la Lutte antifraude, Siim Kallas, a répliqué que les experts du monde des affaires ne constituaient qu’un cinquième des représentants des groupes d’experts. "Il est clair que la représentation de l'industrie n'est pas la plus importante", a-t-elle ajouté9 .

            Néanmoins, cet aveu et ce chiffre qu’il est difficile de corroborer ou d’infirmer vu l’opacité qui entoure toujours cette matière signifient que, s’il y a environ 50.000 personnes impliquées dans ces comités, il y en aurait 10.000 qui viendraient directement des entreprises. Evidemment, ces données sont à prendre avec des pincettes et un même délégué peut participer à plusieurs de ces groupes.

L’exemple de la réflexion stratégique

            A cette estimation quantitative, il convient de joindre un examen qualitatif. En effet, le millier de groupes peut traiter des domaines très différents, du contrôle de l’application d’une directive sur la pêche en eau douce à l’élaboration de propositions d’orientations stratégiques pour le futur de l’Europe. Il s’agit d’analyser qui détient le véritable contrôle sur les sujets les plus importants pour les citoyens de l’Union.

            Dans un autre article10 , nous montrons l’importance de ces organes dans l’élaboration, le suivi et l’application d’un objectif majeur de la décennie écoulée, à savoir le processus de Lisbonne. Dans les cinq groupes cités qui ont assumé des tâches essentielles, on constate une présence souvent proche de la majorité des représentants du monde des affaires. Mais même les autres délégués ont des connexions avec le privé ou sont très favorables à la nécessité de changer le marché de travail pour le faire correspondre avec ce que demandent les chefs d’entreprise.

            Les organisations syndicales sont systématiquement sous-représentées parmi les experts sélectionnés. En outre, ils sont choisis parmi les plus ouverts aux concepts de compétitivité ou de rentabilité. Ainsi, on n’invitera pas la CGT française, même pas la CGIL italienne ou Force ouvrière. En Belgique, on cherchera le président de la CSC plutôt que celui de la FGTB. La part grande sera offerte aux partisans de la cogestion comme les syndicats allemands, autrichiens ou suédois.

            Ainsi, on évite des conflits et, avec l’appui d’un avis soi-disant neutre de spécialistes et une légitimité syndicale, on peut faire passer des projets clairement libéraux. Aucune pensée critique n’est tolérée. Les ONG ne sont pas les bienvenues, en particulier les plus critiques d’entre elles.

            Enfin, la culture du secret est développée. Les groupes se réunissent généralement dans la discrétion la plus totale. Ainsi, au lieu d’avoir un débat public sur des stratégies fondamentales pour l’avenir de l’Europe, on a des discussions en petit comité où l’on peut peaufiner les textes, les documents qu’on présentera ensuite au public. Et c’est à prendre ou à laisser. De toute façon, c’est sur cette base que la décision sera prise par les autorités européennes.

La participation citoyenne ne peut, dans ces conditions, qu’être réduite à portion congrue. Les forums, parfois organisés sur le site de la Commission, ne sont là que pour donner le change : "Vous pouvez donner votre avis ; on n’en tiendra pas compte, puisque tout est élaboré au sein de ces groupes d’experts qu’on a constitués quasiment à votre insu et qui organisent la démocratie pour une élite".

Conclusions


Les termes de démocratie et de rapprochement du politique vers le citoyen sont à la mode. Mais ils ne sont que de la poudre aux yeux, tant que subsistent ces organes semi-secrets où se rassemblent les personnes qui comptent vraiment dans l’Union : les lobbies, les think tanks et les comités d’experts.

En ce qui concerne ces derniers, on voit qu’ils ont une importance souvent capitale dans la confection des orientations majeures de l’Union, en particulier dans le processus de Lisbonne et aujourd’hui sur le futur de l’Europe. Ce sont des organes décisifs qui sont donc noyautés par les lobbies patronaux pour pouvoir exercer l’influence nécessaire "le plus en amont possible". Ensuite, ils peuvent présenter le résultat de leurs travaux comme émanant d’un organe apparemment neutre ayant accompli une analyse minutieuse et objective de la réalité.

Ainsi, le citoyen, salarié ou allocataire, est en fait dépossédé de son droit démocratique le plus fondamental, qui n’est pas celui de voter, mais de pouvoir peser sur les décisions qui le concernent directement. A travers ces mécanismes, on peut observer et déterminer les lieux du véritable pouvoir politique : qui dirige réellement l’Union? Qui en tire les ficelles? Comme l’écrit Frédéric Lordon: "Comme souvent, la "vraie" politique ne se fait pas dans les sommets à grand spectacle ou dans les grands-messes médiatisées. Elle a davantage le goût de la pénombre, des petits comités et des réunions obscures"11 .

Ce n’est pas propre à l’Union européenne. Ainsi, Robert Reich, secrétaire au Travail dans l’administration Clinton en 1993 et 1994, écrit en songeant d’abord à son pays : "La politique quotidienne au sein des instances parlementaires, des ministères et des agences gouvernementales est aujourd’hui dominée par les entreprises à la lutte pour s’arroger un avantage concurrentiel. La plupart des nouvelles législations ou réglementations sont édictées à l’initiative de certaines entreprises ou de certains secteurs d’activité ; la plupart des conflits et des compromis politiques impliquent en fait des entreprises ou des industries concurrentes. Si une décision susceptible d’imposer de nouveaux coûts à plusieurs entreprises ou industries est envisagée, elles font front commun pour la mettre en échec."12  Il explique que le moyen utilisé par excellence par ces multinationales est le lobbying. Et nous pourrions ajouter qu’il s’impose aussi par le noyautage des groupes d’experts13 .
Mais que faire et que proposer d’autre? Certes, l’idéal d’une construction européenne réellement démocratique où les citoyens participeraient activement à son élaboration, avec débats publics et où tout lobbying serait interdit, est actuellement très éloigné. Néanmoins, on pourrait exiger que la publicité et la transparence soient d’application à tous les niveaux de décision. Ainsi, la procédure de choix d’un groupe d’experts devrait être publique, transparente et sanctionnée par un organe démocratiquement élu comme le Parlement européen. Pour la plupart de ces comités et certainement pour ceux qui s’occupent d’orientations politiques, les représentants des entreprises privées devraient en être exclus, car ils ne peuvent argumenter qu’en fonction d’intérêts très particuliers, les leurs, là où il faudrait débattre d’intérêt général, même si celui-ci est souvent mal défini et peu clair. La publicité des membres d’un groupe et de son travail (résultat et processus d’élaboration) devrait être obligatoire. Enfin, si l’objectif d’interdire ni plus ni moins le lobbying en faveur de firmes, de secteurs ou d’intérêts spécifiques n’est pas accessible dans l’immédiat14 , on devrait revendiquer la transparence des organismes qui oeuvrent en ce sens : publication des comptes, des sources de financement, des membres qui y travaillent et des structures de direction...

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16:30 Écrit par Socialisme-Solidarit dans Société | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : europe, democratie, lobbying, interets, corruption |  Facebook |

21/11/2009

La construction européenne de lobbies patronaux

Henri Houben
(Source: Gresea)
Octobre 2009


Depuis 1985, l’Europe s’est constituée et a « avancé » à travers trois orientations stratégiques : l’Acte unique, le traité de Maastricht et son pacte de stabilité et le processus de Lisbonne. Mais qui connaît les acteurs qui ont été réellement les promoteurs de ces politiques ? Qui se rappelle le rôle déterminant d’un lobby comme la Table ronde des industriels européens ? Petit rappel historique de cette Europe des coulisses. Pleine lumière sur cette Europe de l’ombre.

[Mots clés:lobby, think tank, ERT (Table ronde des industriels européens), Union européenne, Commission européenne, processus de Lisbonne, compétitivité, emploi, démocratie, Jacques Delors, Wim Kok, Maria Joao Rodrigues, Laurent Cohen-Tanugi, Nicole Notat, CES.]

            Que ce soit dans les manuels, les brochures ou la plupart des livres consacrés à l’Union européenne, ce sont soit les peuples, soit les "grands hommes" comme Paul-Henri Spaak, Jacques Delors ou Helmut Kohl qui ont construit l’Europe. A cette image correspond la primauté accordée aux idées démocratiques sur le vieux continent. Ainsi, l’article 2 du traité de l’Union (en version consolidée) insiste sur cet aspect : "L'Union est fondée sur les valeurs de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d'égalité, de l'État de droit, ainsi que de respect des droits de l'homme, y compris des droits des personnes appartenant à des minorités"1 . Et, en "démocratie", ce sont les représentants du "peuple" qui agissent, bâtissent et fondent les bases politiques de la société. Du moins en théorie...

            En réalité, l’essentiel des orientations et des décisions qui ont abouti à la construction européenne actuelle ont été réalisées par des réseaux, des think tanks2 , des lobbies3 . Déjà, dans les années 50, la participation de groupes américains liés au Département d’Etat paraît être fondamentale, notamment pour arriver au traité de Rome en 19574 .

            A partir des années 80, toutes les conclusions centrales pour l’Union, en particulier celles sur les questions socio-économiques (qui forment toujours l’ossature des traités européens), ont été élaborées, discutées, peaufinées avec la collaboration étroite des milieux d’affaires.

Une Table ronde en forme de Bureau ovale5

            La présentation d’un monde politique soi-disant intègre à l’origine, mais qui cède finalement à la tentation de la corruption, comme on le présente dans certains cercles progressistes, est très loin de la réalité. En effet, les responsables européens ont souvent eux-mêmes recherché l’influence des grandes entreprises.

            C’est le cas notamment d’Etienne Davignon, vicomte de naissance6 , ancien chef de cabinet du ministre belge des Affaires étrangères et vice-président de la Commission européenne de 1981 à 19857 . Au début des années 80, il s’impatiente de ne trouver aucun interlocuteur patronal valable pour le responsable politique européen. L’UNICE, la fédération patronale européenne, ne croit guère en l’Europe et ne consacre que peu de temps à ses orientations générales. Ses liens avec le pouvoir se tissent surtout à travers les relations nationales entre Etats et organisations industrielles.

            Davignon suscite l’intérêt d’un président d’une grande firme suédoise – dont le pays ne fait pas partie, à l’époque, de ce qui était encore la Communauté économique européenne -, Pehr Gyllenhammar de Volvo. Celui-ci convainc les propriétaires de Fiat, les Agnelli, et le patron de Philips, Wisse Dekker, de former une nouvelle association, issue exclusivement des milieux dirigeants des entreprises européennes avec comme objectif d’influer sur les grandes décisions de la construction européenne.

            Le 6 avril 1983, ils parviennent à rassembler 17 leaders d’autres multinationales à Paris (voir composition annexe 1) pour célébrer la création de la Table ronde des industriels européens (ERT en anglais: European Roundtable of Industrialists). Assistent à la cérémonie également Etienne Davignon et François-Xavier Ortoli, alors commissaire8  chargé des Affaires économiques. Davignon, Ortoli, des "politiques" en 1983 qui, par une sorte de promotion pour services rendus, rejoindront plus tard le privé: après leur mandat européen, ils rejoindront le privé et deviendront membres de l’ERT, le premier au nom de la Société Générale de Belgique, le second de Total. Ils ne seront pas les derniers à être ainsi "promus", puisque Peter Sutherland, commissaire à la Concurrence dans la première équipe Delors (1985-1989), a gagné le poste de président de BP et occupe, grâce à cela, actuellement la vice-présidence de l’ERT.

Aujourd’hui, l’ERT compte 45 membres, un chiffre relativement stable depuis 1989.
Keith Richardson, secrétaire général de l’ERT de 1988 à 1998, explique le rôle et la spécificité de la nouvelle organisation: "Celle-ci traiterait uniquement les grandes orientations politiques, celles qui sont d’une importance écrasante pour l’économie européenne entière. Et elle surmonterait le problème de communication en ne réglant les affaires qu’à un niveau très élevé, en parlant aux officiels dans le langage auquel ils sont habitués."9  Il précise: "Pour la Table ronde, l’objectif essentiel était toujours les décideurs politiques au niveau le plus élevé. La meilleure méthode était la discussion face à face, celle qui l’emporte sur tout le reste. Les événements les plus importants étaient les rencontres avec le président de la Commission européenne, que ce soit personnellement ou avec quelques collègues, et les chefs de gouvernement, particulièrement ceux qui détenaient la présidence de l’Union européenne".10 

Il en dévoile quelque peu le contenu: "Qu’est-ce qui était dit ? En principe, ces rencontres étaient confidentielles, en pratique le contenu était assez clair. Ce qui importait était la préparation. Quand c’était possible, les représentants de la Table ronde venaient, armés d’un ordre du jour négocié à l’avance - des points que le président [ndlr. de la Commission européenne] voulait entendre, comparés aux priorités actuelles de la Table ronde. On pouvait préparer des notes écrites et les envoyer à l’avance, de sorte que le président pouvait préparer sa réponse. Une relation étroite entre le secrétariat de la Table ronde et le cabinet du président ou d’autres conseillers importants était essentielle et occupait une grande partie du temps. Mais, d’une manière ou d’une autre, on rencontrait les intérêts des deux parties et évitait les surprises. Par exemple, Jacques Delors11, désirait entendre des propositions sur son programme chéri de marché intérieur. Il voulait que les hommes d’affaires lui indiquent les priorités et lui donnent les arguments qu’il pourrait utiliser contre les gouvernements récalcitrants. Jacques Santer12 avait besoin d’encouragements et d’idées qui permettraient à l’Union européenne de sortir de son malaise économique".13

            Le résultat ira au-delà des espérances de ces "grands patrons". En effet, le président de Philips, Wisse Dekker, avance un projet ambitieux, celui de réaliser définitivement le grand marché intérieur annoncé par le traité de Rome en 1957. Cela veut dire: suppression de toutes les barrières douanières, administratives, législatives, fiscales... Il présente son plan en 1984. Jacques Delors, à peine en charge, demande à Lord Cockfield, commissaire au Marché intérieur, d’établir un programme pour réaliser ce projet. Celui-ci reprend quasiment entièrement la proposition de Wisse Dekker. Principale modification: la date butoir pour parvenir à cet objectif est reportée à 1992 au lieu de 1990, comme prévu initialement par le patron néerlandais14 .

Dans son livre sur l’histoire de la construction européenne, l’ancien porte-parole de la Commission, Bino Olivi, reconnaît explicitement cette paternité: "Quelques jours avant le discours de Delors au Parlement européen, Wisse Dekker, président de Philips, prononçait le 11 janvier 1985 à Bruxelles un discours important pour la présentation d’un programme appelé Europe 90. Même s’il ne le faisait pas à titre officiel, Dekker parlait au nom de la grande industrie européenne, qui (à quelques exceptions près) avait considéré la Communauté européenne avec un scepticisme croissant à partir des années 60."15

C’est donc sous cette influence que la Communauté européenne prend une des décisions les plus importantes de son histoire. L’Acte unique européen est adopté en 1986 et mis en application en juillet de l’année suivante. Sa conception tient en un article contenu dans le paragraphe 8a: "Le marché intérieur comporte un espace sans frontières intérieures dans lequel la libre circulation des marchandises, des personnes, des services et des capitaux est assurée selon les dispositions du présent traité"16. Les quatre libertés "fondamentales" (ou considérées comme telles par les fondateurs de l’Europe) sont réaffirmées dans le but de laisser aux entreprises le libre choix de s’établir, de s’installer, de se développer ou de partir comme bon leur semble et de mettre la main-d’oeuvre à leur service direct. Jacques Delors, dans ses mémoires en soulignera les bienfaits: "C’est un traité court, qui dit bien ce qu’il veut dire et se prête peu à des controverses sur sa portée ou son interprétation" .

Au puzzle, manquait une pièce: une monnaie unique pour unifier l’ensemble du marché européen. En 1989, Wisse Dekker prône la création d’une telle devise commune: "Beaucoup de dirigeants de firmes européennes s’accordent pour dire que, sans une union monétaire qui fonctionne avec un seul système bancaire et une seule devise, les gains économiques réels (du grand marché - ndlr) vont s’évaporer. Ces matières sont, toutefois, chargées de dangers politiques. La coordination des politiques économiques exige une structure monétaire centralisée, impliquant l’abandon d’une position de souveraineté nationale absolue au profit d’une structure fédérale". Dès 1987, l’ERT fonde une nouvelle organisation: l’Association pour l’union monétaire européenne (AUME), dirigée par les deux anciens commissaires européens, Etienne Davignon et François-Xavier Ortoli.

La version officielle sur la conclusion du traité de Maastricht met en exergue l‘accord entre le président français, François Mitterrand, et le chancelier allemand, Helmut Kohl. Le premier aurait arraché au second que, malgré l’ouverture des pays de l’Est au capitalisme, l’Allemagne resterait arrimée à la construction européenne. Le second aurait obtenu que la future Banque centrale soit structurée à l’aune de la Bundesbank, c’est-à-dire de façon indépendante du pouvoir politique et comme seule mission, la lutte contre l’inflation.

En réalité, on oublie l’influence décisive des lobbies patronaux dans la confection du pacte fondateur de l’Union. En particulier, l’ERT dont on a vu le rôle dans la création du marché intérieur et de la monnaie unique. En 1991, soit juste avant la conclusion du sommet qui décidera du traité de Maastricht, le lobby publie un rapport, sans doute le plus abouti sur le plan politique: "Remodeler l’Europe". A côté de revendications sur la devise unique et l’élargissement à l’est, il souligne la faiblesse des Européens quand survient un problème comme l’invasion du Koweït par l’Irak: "La crise de 1990 au Moyen-Orient a montré la difficulté de transposer nos avancées techniques et économiques sur la scène politique: là réside le paradoxe de l’Europe, géant économique mais nain politique. L’absence de procédures, d’institutions et de principes directeurs lui a ôté toute efficacité. L’Europe avait des intérêts en jeu dans le Golfe, et des idées sur ce qu’il convenait de faire. Il suffit de voir la rapidité de riposte de la Communauté sur des aspects strictement économiques, comme les sanctions commerciales. Mais lorsque la question du recours à la force s’est posée, l’Europe ne disposait ni des mécanismes décisionnels, ni des moyens qui lui auraient permis d’intervenir. C’est une illusion de croire qu’une telle inefficacité politique n’est pas préjudiciable à nos autres réalisations. Il est aujourd’hui anachronique de prétendre que la Communauté peut régler les questions économiques de façon satisfaisante tout en laissant à d’autres la gestion de sa politique étrangère. Les industriels n’ont certainement pas vocation à tirer des plans dans ce domaine, mais ils sont tout à fait habilités à souligner les besoins et à attirer l’attention sur les dangers."18  N’est-ce pas un plaidoyer en faveur d’une réelle Union qui verra le jour avec l’adoption du traité de Maastricht ?

Celui-ci impulse également des politiques macroéconomiques de convergence (comme le suggérait ci-dessus Wisse Dekker) comme préalables à la monnaie unique. Quatre indicateurs sont établis, fixant si le pays peut ou non faire partie de la nouvelle zone euro: un déficit budgétaire annuel en dessous de 3% du PIB19  ; une dette publique égale au maximum à 60% du PIB20  ; des taux d’intérêt n’excédant pas de plus de 2% les plus bas dans l’Union ; une inflation ne dépassant pas de 1,5% ceux des trois meilleurs en Europe. Ces dispositions annonceront la seconde vague de plans d’austérité en Europe (la première datant des années 1982-1984 pour diminuer la dette publique de l’époque), avec des réductions drastiques dans les dépenses de l’enseignement, de la santé, de la sécurité sociale, de l’administration...

Ces réalisations ont été encouragées et inspirées par l’ERT. Si bien qu’en janvier 1999, lors de la cérémonie célébrant les 15 ans d’anniversaire du lobby, Jacques Santer, président de la Commission déclare que l’ERT "a sans aucun doute joué un rôle majeur dans le développement de l’Union européenne. (...) Ses messages sont importants. L’ERT a quelque chose à dire. Les hommes politiques européens le reconnaissent. Et écoutent"21 .

La compétitivité se joue au casino de Lisbonne

            L’apothéose de cette influence est l’introduction dans les objectifs majeurs de l’Union de l’importance et de la nécessité même de la compétitivité. Autrement dit, il faut assurer que les entreprises aient la capacité de dominer leur secteur au niveau mondial. Or, ceci passe, selon l’ERT, par une limitation des salaires et l’introduction d’une plus grande flexibilité du travail.

            Le lobby va donc utiliser le niveau élevé du chômage existant en Europe pour faire passer son point de vue. Le raisonnement patronal est que seules des firmes compétitives peuvent résoudre ce problème. Dès lors, pour résoudre la question de l’emploi, il faut rendre les firmes plus compétitives. Dans le rapport "Remodeler l’Europe" de 1991, on retrouve déjà cet appel: "Les industriels considèrent le chômage comme l’un des pires fléaux de notre société, préjudiciable aussi bien à l’individu et à sa famille qu’à la collectivité et à l’économie ; ils estiment que sa résorption doit être un objectif majeur de la société moderne"22 . Ce sont des larmes de crocodile, car les travailleurs sont généralement victimes de décisions de licenciement ou de refus d’embauche de la part des entreprises elles-mêmes. L’ERT fait semblant qu’ils ne sont nullement responsables. Il y aurait une espèce de "marché supranaturel" qui impose ses lois économiques auxquelles les compagnies doivent se conformer, comme dans l’Ancien Régime les paysans devaient suivre les lois du seigneur ou du roi, en tant que représentant du divin sur terre.

            En 1993, l’ERT revient à la charge avec un nouveau document intitulé "Vaincre la crise". Celui-ci établit la doctrine patronale en la matière: "L’Europe est devenue une économie à coûts élevés et à croissance faible qui s’adapte trop lentement et, de ce fait, perd son avantage concurrentiel au profit d’autres régions du monde plus dynamiques. Le résultat est un nombre trop élevé de sans-emploi"23 . Il faut dès lors réduire les coûts (dont ceux des salaires) pour restaurer rentabilité et compétitivité aux entreprises européennes qui pourront alors engager du personnel supplémentaire.

            De nouveau, la sortie de ce rapport coïncide avec une décision politique majeure dans l’Union. C’est le livre blanc imaginé par Jacques Delors pour sortir de la récession. En 1993, l’Europe connaît des turbulences monétaires d’une ampleur inégalée depuis la création du serpent monétaire. Le chômage atteint de fait un seuil important: il dépasse les 10% de la population active des quinze pays24 , soit 17 millions de salariés.

            Le président de la Commission élabore donc un projet qui associe la lutte en faveur de l‘emploi et le retour de la compétitivité pour les firmes. Il s’intitule d’ailleurs "Livre blanc sur la croissance, la compétitivité et l’emploi". Il est présenté au sommet européen des 10 et 11 décembre 1993 à Bruxelles. Lors de l’annonce officielle de ce document, Jacques Delors remercie l’ERT pour ses conseils25 . Dans son autobiographie, il reconnaît avoir écrit les soixante premières pages du livre blanc après avoir consulté les dirigeants des grandes multinationales américaines et européennes un par un26 .

            C’est une étape importante dans la construction européenne, car les instances européennes s’immiscent dans une compétence pourtant reconnue aux Etats nationaux: la politique sociale et en particulier celle de l’emploi. Dorénavant, elles n’auront de cesse d’accroître leurs prérogatives en la matière. Le document communautaire prévoit également la création de grands travaux d’infrastructures à l’échelle européenne. Cela débouchera, par exemple, sur la fondation d’Eurotunnel, qui, même si elle parviendra à joindre l’Angleterre par un chemin ferroviaire sous la Manche, sera une catastrophe financière. De façon générale, le livre blanc ne réalisera pas les ambitions espérées de son auteur. Il y a encore trop de résistances nationales, pas assez de pouvoir pour les responsables européens et l’échec retentissant de l’un ou l’autre projet va provoquer l’enterrement progressif du projet de Delors.

            L’ERT en tire les conséquences. Le lobby va procéder autrement, en officialisant son point de vue à l’intérieur de structures communautaires elles-mêmes. Il propose de créer un groupe d’experts sur la compétitivité, dépendant du président de la Commission. Jacques Delors se charge de proposer la création de cet organe, lors de son dernier sommet en tant que chef suprême de l’exécutif européen, en décembre 1994 à Essen. Mais Helmut Kohl ne veut pas en entendre parler. Surtout, il ne veut pas renforcer les instances de l’Union, en particulier le pouvoir du président de la Commission. Qu’à cela ne tienne. Le nouveau groupe sera simplement consultatif : ce sera le Groupe consultatif sur la compétitivité (GCC).

            Il est opérationnel en 1995 pour une durée de deux ans et il remet un rapport argumenté tous les six mois à l’approche de la réunion du Conseil européen27 . Sa composition ne laisse planer aucun doute sur l’orientation donnée à l’organe (voir annexe 2). Keith Richardson peut en conclure: "Le groupe a été mis sur pied, dirigé par le futur président italien Carlo Ciampi, avec une forte présence des membres de l’ERT. Et personne ne pourrait remettre en question que la notion de compétitivité européenne sur laquelle Delors et l’ERT ont tous deux insisté tellement est devenue depuis lors un point de référence pour les dirigeants de l’Union européenne"28 . A côté des représentants officiels, on relèvera également la présence de Jean Gandois, ancien président de Cockerill-Sambre et, à l’époque, président du patronat français (CNPF, qui deviendra Medef par la suite). Au total, sur les seize membres, huit ont des liens clairs et directs avec le monde des affaires.

            En même temps, on note la présence de quatre dirigeants syndicaux, dont Willy Peirens, président de la CSC de 1987 à 1999. Dans l’optique de l’ERT, il s’agit d’amener ces responsables à partager les idées sur la compétitivité et donc à prévenir les résistances des travailleurs. Keith Richardson avoue, en ce sens, que "le fait qu’ils aient signé les rapports du GCC donne (aux rapports) un supplément de poids"29 .

            En 1997, il est décidé de prolonger le mandat du groupe, mais selon une composition renouvelée. Le poids de l’ERT devient moins fort, mais pas celui du patronat européen (comme on le vérifiera à l'annexe 3). Il n’y a plus que treize membres, un représentant "officiel" de l’ERT. Mais neuf d’entre eux ont été, sont ou seront impliqués dans les conseils d’administration de grandes firmes européennes. Les trois syndicalistes sélectionnés auront une grande importance. Sergio d’Antoni, après son mandat, rallie le Partito Democratico, associé au niveau européen au groupe social-démocrate. Il devient même ministre sous l’un des gouvernements de Romano Prodi (devenu Premier ministre italien). John Monks devient, quant à lui, secrétaire général de la CES30  et Wanja Lundby-Wedin, après avoir obtenu le contrôle de la fédération suédoise (Landsorganisationen ou LO) en 2000, la présidente de cette même CES.

            Le groupe va matraquer, à l’approche des sommets, les responsables européens de thèses proches de l’ERT sur la compétitivité, sur l’importance d’une réduction des "coûts salariaux", sur la nécessité de la flexibilité, de la formation tout au long de la vie et des privatisations31 . Il est inutile de revenir sur tous les thèmes abordés et toutes les recommandations formulées. Keith Richardson souligne l’importance de rapports qui vont porter la compétitivité comme principal leitmotiv de l’Union. Ce qui sera reconnu dès le premier rapport du second groupe: "Le GCC considère qu’il n’est pas, pour les pays de l’Union européenne, de priorité plus élevée que la création d’emplois et la réduction du chômage. Il est convaincu que la seule voie qui permette d’atteindre effectivement et durablement cet objectif est celle de la compétitivité. Avoir l’ambition de jouer à nouveau les premiers rôles dans l’économie mondiale est pour l’Europe la recette du succès dans la lutte pour l’emploi"32 .

Et, dans le quatrième rapport, le GCC écrira même cette phrase qu’on peut méditer aujourd’hui à l’heure de la crise financière: "Ce sont les marchés boursiers qui, par leur dynamisme, amorcent la création d’emplois, en alimentant l’expansion et soutenant la croissance des économies"33 .

Les esprits européens sont frappés. En juin 1997, il est prévu d’ajouter dans le traité dit d’Amsterdam un chapitre consacré à l’emploi. Mais les apports nouveaux étant nombreux et les négociations difficiles sur nombre de matières, les dirigeants européens ne parviennent pas à se mettre d’accord sur un minimum de mesures à la date du sommet. Les discussions spécifiques à l’emploi sont reportées à novembre, pour une réunion extraordinaire sur le sujet à Luxembourg.

La stratégie européenne de l’emploi naît officiellement de cette dernière rencontre. Elle se fonde sur quatre éléments: 1. l’employabilité, à savoir la responsabilité du salarié dans sa recherche d’emploi, notamment dans sa volonté pour se former et dénicher les nouveaux postes proposés par les firmes ; 2. l’esprit d’entreprise qui doit inonder l’Union, de sorte à favoriser le sentiment favorable des citoyens vis-à-vis du patronat, d’un côté, et la création de nouvelles compagnies dans les secteurs d’avenir, de l’autre ; 3. l’adaptabilité, qui signifie l’application des règles de la flexibilité du travail partout en Europe, d’où temps partiels, temporaires, contrats "atypiques"34 ... ; 4. l’égalité des chances, ce qui revient à mettre les femmes et les hommes aux conditions sociales les plus basses et à supprimer les éventuels avantages spécifiques (comme interdiction du travail de nuit ou âge de pension légale moins élevé, etc.). Ces points ont été abondamment argumentés dans les différents rapports du GCC. La filiation est évidente.

En même temps, à Luxembourg, est mise en place la méthode dite "ouverte de coordination". Etant donné que les compétences de l’Union ne permettent pas une intervention directe de la Commission ou des autres instances communautaires, les responsables européens utilisent cette pratique dite "soft". Il n’y a pas d’obligation au sens strict ou juridique. Mais ce sont les Etats qui doivent décider des orientations générales pour l’Union et ensuite définir le plan d’action national qu’ils devront mettre en oeuvre durant la période suivante. Au bout de celle-ci, ils devront présenter les avancées et les obstacles rencontrés. Ainsi, la pression est mise sur leurs épaules. D’abord, pour fixer des objectifs ambitieux en harmonie avec les décisions globales prises pour l’Europe dans son ensemble et qu’ils ont préalablement approuvées. Ensuite, pour parvenir aux résultats qu’ils ont eux-mêmes fixés (dans leur plan d’action national), sous les yeux des dirigeants des autres Etats membres qui n’attendent pas qu’ils flanchent ou se débinent.

D’autant que l’ERT a éduqué les responsables aux joies du benchmarking35 , c’est-à-dire la mise en regard des performances de chacun pour trouver et prôner les "meilleures pratiques". Le lobby patronal organise des séminaires sur le sujet et, selon Keith Richardson, les sommets de Luxembourg en décembre 1997, de Cardiff en juin 1998 et de Cologne en juin 1999 furent "des exercices de benchmarking pour traiter des réformes structurelles, macro-économiques et de l’emploi respectivement, pour aboutir à un paquet cohérent à Lisbonne". Jacques Santer en conclut dès lors: "Nous sommes tous des benchmarkers maintenant"36 .

Néanmoins, la méthode n’est pas assez coercitive. Les Etats membres font encore trop ce qu’ils veulent. Lors du dernier rapport remis aux responsables européens, en septembre 1999, le GCC annonce qu’il faut changer d’approche et se lancer dans une nouvelle initiative: il "pense que le moment est maintenant venu de prendre la mesure de l’urgence d’une action européenne dans le domaine de la compétitivité, de fixer des repères réalistes destinés à guider la politique européenne et l’action de la Commission, durant les cinq années qui viennent. Les points traités relèvent de quatre catégories principales: réforme du secteur public, libération de l’initiative privée, centralité du facteur humain et de la cohésion, environnement et infrastructure, plus la question de l’élargissement"37 .

C’est ce qui va amener à la définition de ce qui est appelé la stratégie ou le processus de Lisbonne, du nom de la capitale dans laquelle l’accord s’est conclu en mars 200038 . Le point 5 des conclusions de cette réunion indique l’orientation du nouveau projet, d’une ampleur presque comparable au marché unique ou au traité de Maastricht: "L’Union s’est aujourd’hui fixé un nouvel objectif stratégique pour la décennie à venir: devenir l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde, capable d’une croissance économique durable accompagnée d’une amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale"39 . Maintenant, contrairement aux accords de Luxembourg en novembre 1997, tout le monde s’est unifié derrière ce projet et on va concrétiser des procédures pour le suivi et l’obtention des résultats.

Concrètement, on voit le rôle joué par un groupe de soi-disant "experts", globalement très favorables au monde des affaires et tactiquement ouverts aux syndicalistes, dans la définition d’une stratégie essentielle pour l’Union européenne. De ce point de vue, Keith Richardson peut se montrer très satisfait: "Le Conseil européen de Lisbonne de mars 2000 a représenté un point crucial de ce processus, avec ce "nouvel objectif stratégique" pour l’Union européenne durant la prochaine décennie "de devenir l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde"40. Lisbonne a tracé le lien direct entre la globalisation et la création d’emplois à travers la poursuite de la compétitivité aussi clairement que l’ERT l’a fait dans Remodeler Europe41 et dans tant de rapports publiés au cours de cette décennie. La longue liste de points précis de politique décidés à Lisbonne a reflété les priorités habituelles de l’ERT complètement, de l’établissement de points de repère pour l’évaluation des performances à l’apprentissage la vie durant"42 .

Même approbation chez Gerhard Cromme, président de ThyssenKrupp et de l’ERT à l’époque, et chez Daniel Janssen, président de Solvay et du groupe sur la compétitivité au sein de l’ERT: "Depuis les tout débuts, l’ERT a soutenu les dirigeants de l’Union européenne dans leurs efforts à promouvoir la croissance et l’emploi en rendant l’Europe un endroit attractif pour faire des affaires. C’est pourquoi l’ERT a accueilli très favorablement l’agenda de Lisbonne, qui établit les conditions cadres pour construire la compétitivité robuste de l’Union européenne dans une économie globale"43 .

L’une des personnalités centrales dans le développement du processus de Lisbonne est Maria Joao Rodrigues. Apparemment simple professeur d’économie de l’université de Lisbonne, elle entre dans le premier groupe sur la compétitivité en 1995, celui qui compte huit représentants patronaux dont quatre liés à l’ERT. Elle travaille actuellement au Directoire de l’European Policy Centre, un des think tanks les plus influents sur le plan politique dans l’Union. En sont membres 65 grandes entreprises, 86 associations professionnelles, 105 missions diplomatiques, 28 fondations, 4 organisations gouvernementales, 15 institutions internationales dont l’OTAN, le FMI44  et la Banque mondiale, 43 ONG, 49 organes régionaux, 6 groupes religieux et la Croix Rouge45 . Elle en a déjà été membre, au Conseil consultatif, dont le président n’est autre que Peter Sutherland, déjà cité. Elle siège également au conseil d’administration de Notre Europe, le think tank créé par Jacques Delors et financé par des gouvernements et des multinationales (Nestlé et Veolia). Elle entre aussi au conseil consultatif du Conseil de Lisbonne (The Lisbon Council), un groupe constitué à partir de fonds américains et aujourd’hui alimenté par de grandes compagnies (Allianz, Google, IBM, Philips et Shell notamment). The Lisbon Council a aussi des liens avec la droite conservatrice pro-américaine en Europe46 . Et elle est aujourd’hui une des principales conseillères sur la stratégie de Lisbonne pour la Commission. Neutre ? Elle a baigné et elle baigne encore dans toute l’argumentation de l’ERT qu’elle défend, en fait, ouvertement.

La cuisine super-flexible du chef Kok

            Seulement les résultats se font attendre. Un des indicateurs centraux du processus est le taux d’emploi. Il s’agit du rapport entre le nombre d’actifs et la population âgée entre 15 et 64 ans. En réalité, comme la notion d’actif signifie toute personne ayant travaillé au moins une heure durant la semaine, l’augmentation de ce ratio représente le nombre de personnes supplémentaires en train de chercher "activement" du travail, pas nécessairement une diminution du chômage.

Et c’est ce que cherche absolument le patronat européen. En effet, plus de gens sont en quête de travail, plus ils postuleront pour chaque poste et, dans une relation d’offre et de demande d’emplois où cette dernière s’élève, les exigences des salariés doivent diminuer, donc y compris leurs prétentions salariales. Le Conseil européen a fixé l’objectif d’un taux d’emploi de 70% pour 2010.

Or, entre-temps, celui-ci n'augmente que légèrement. Il passe pour les quinze pays qui démarrent le processus de 63,4% en 2000 à 64,4% en 2003. Les chefs d’entreprise s’impatientent. Ainsi, la fédération patronale européenne, appelée toujours à ce moment l’UNICE47 , lance avant le sommet de Barcelone de mars 2002: "Le processus de Lisbonne sera un échec, à moins d’agir concrètement, et dès aujourd’hui. Ce n’est plus l’heure des mots, mais celle de l’action. Les chefs de file de l’Europe doivent relever le défi et mettre en oeuvre les réformes auxquelles ils ont tous souscrit - trop de temps a été perdu jusqu’ici. Aujourd’hui, l’Europe doit aller de l’avant avec détermination"48 . Son membre français, le MEDEF ("Mouvement des entreprises de France", la fédération patronale), ajoute: "Le MEDEF insiste sur le fait que la réussite de la stratégie de Lisbonne dépendra essentiellement de la détermination, de la constance et de l’efficacité de la mise en oeuvre, et non pas d’une redéfinition permanente de ses objectifs."49

Mise sur la sellette, la Commission propose au sommet de mars 2003 d’instituer une task force, le nom anglicisé pour désigner un groupe d’experts triés sur le volet. Sa mission est d'analyser les difficultés pour parvenir aux objectifs affichés à Lisbonne dans les différents Etats et rédiger un document pour le Conseil européen de l’année suivante50 . Elle confie la direction de cet organe à Wim Kok.

Ce n’est pas un inconnu. Il a été président du principal syndicat néerlandais FNV (Federatie Nederlandse Vakbeweging ou Fédération des syndicats néerlandais) de 1976 à 1986. De 1979 à 1982, il est également président de la CES. C’est lui qui négocie le "modèle des polders" en 1982, accordant aux entreprises le droit d’engager massivement à temps partiel. Grâce à cela, trois femmes sur quatre aux Pays-Bas sont occupées suivant cet horaire flexible. En 1986, il entre "officiellement" en politique pour devenir président du PvdA, le Parti du Travail (social-démocrate). Un changement payant en termes de carrière: il est ministre des Finances de 1989 à 1994, puis Premier ministre, ainsi que ministre des Affaires étrangères de 1994 à 2002.
De nouveau, durant cette période, il parvient, mais cette fois en temps que chef du gouvernement, à une généralisation du travail flexible, par le développement de l’intérim, du temps partiel. En contrepartie, les salariés embarqués dans ce programme reçoivent des droits sociaux garantis supplémentaires (en matière de pension notamment). C’est ce nouveau pacte, conclu en 1999, qui va donner naissance au concept de "flexicurité", soit un mélange de grande flexibilité des travailleurs en échange d’un petit peu de sécurité sociale.

En 2002, il se retire de la politique... enfin pas tout à fait, car satisfaites de ses prestations plusieurs multinationales hollandaises lui proposent des postes d’administrateur. Il entre ainsi successivement en avril 2003 au groupe bancaire ING, à la firme postale privatisée en 1989 TNT et à la compagnie aérienne KLM (qui fusionne dans Air France en 2004). En octobre 1984, il est appelé au conseil d’administration du géant pétrolier Royal Dutch/Shell, la plus grande firme du monde en 2008 par le chiffre d’affaires .

            C’est donc à ce Wim Kok que les instances européennes donnent la tâche de réfléchir sur la réalité du processus de Lisbonne.  Le groupe formé à cette occasion n’est pas moins intéressant. (Voir l'annexe 4 pour le "casting"). La "task force" est composée majoritairement d’universitaires, spécialistes du marché du travail. Y participe Annette Roux, actuellement vice-présidente du groupe Bénéteau (mais présidente de son principal actionnaire, Béri S.A.), le numéro un de la construction de bateaux à voiles et une des plus grosses fortunes de France, estimée aux environs d’un milliard d’euros. Il y a aussi Günther Schmid, inventeur de la notion de marchés transitionnels: chaque individu traverse dans sa vie plusieurs stades professionnels, étude, chômage, emploi temporaire, formation, pause carrière... ; il faut gérer ces passages comme des marchés "naturels" où il y a des entrants et des sortants ; c’est une justification théorique de la flexicurité. Citons aussi Anna Ekstrom, syndicaliste, mais aussi conseillère à la politique de l’emploi en Suède entre 1998 et 2001 et aujourd’hui directrice au think tank Bruegel, financé à la fois par les Etats membres de l’Union et certaines multinationales comme Areva, BP, Deutsche Bank, Fortis, Suez, IBM, Pfizer, Renault. Et on retrouve l’inévitable Maria Joao Rodrigues.

            Inutile de préciser que le rapport qui en est sorti est une apologie de la flexibilité. Ainsi, il note: "Des résistances à élever la flexibilité naissent de l’opinion que celle-ci accroît nécessairement l’insécurité et la précarité pour les travailleurs. Les Etats membres doivent contrer cette perception."52  Il faut donc accorder un peu de garantie sociale et de citer les exemples des Pays-Bas et du Danemark. Ce qui aboutira bientôt concrètement et officiellement au concept de flexicurité. Le document prône aussi l’utilisation d’agences de travail temporaire pour pousser les chômeurs à l’emploi, coûte que coûte53 . Il critique les pays où il y a des obstacles légaux à créer de telles antennes (privées). Il propose également de supprimer les freins au travail à temps partiel . Dans les nouveaux pays entrants, c’est-à-dire en Europe de l’Est, la situation est jugée dramatique sur ce point par les auteurs du rapport. Ils proposent d’y remédier en éliminant les barrières fiscales, administratives et autres aux horaires flexibles.

            Le message général est clair: il faut appliquer complètement les mesures initiées par le processus de Lisbonne et accélérer la flexibilisation du "marché de la force de travail". Le patronat ne peut qu’approuver. Contente, la Commission demande à Wim Kok de créer un nouveau groupe de "haut niveau" sur l’avenir de la stratégie pour l’année suivante: comment avancer dans le futur?

            La nouvelle task force ne dépare en rien des précédentes. On retrouve le même lot d’hommes d’affaires comme Niall FitzGerald ou Romain Bausch, président d’une société nouvelle de télécommunications par satellite ou encore Veli Sundbäck, vice-président exécutif de Nokia (dont Jorma Ollila est le président). (L'annexe 5 illustre cette présence). On y remarque aussi des hommes politiques ou des experts universitaires, assez liés au privé. Même les représentants syndicaux ont des relations étroites avec des partis politiques et parfois traversent le Rubicon vers les grandes entreprises.

            Le groupe propose d’orienter le processus de Lisbonne sur seulement deux objectifs: la croissance et l’emploi. Avec, à la clé, deux indicateurs centraux: le taux d’emploi à 70% et un rapport de recherche et développement (R&D) de 3% du PIB. Il recommande que le nouveau président de la Commission s’implique personnellement dans la réussite du projet et d'intégrer les différentes politiques sociales et économiques autour d’un seul programme, celui de Lisbonne. Enfin, il se propose d'annoncer au Conseil européen de mars 2005 une version redynamisée de la stratégie.

            Il est intéressant de relire ces textes aujourd’hui et de voir à quel point, d’une part, ils ont été appliqués par les instances européennes et, d’autre part, ils ont reçu l’appui des organisations patronales. En vue du sommet de printemps de 2005, l'ERT énonce: "L’ERT soutient pleinement le nouveau départ proposé pour la stratégie de Lisbonne, fondée sur une approche de partenariat et se centrant sur la croissance et l’emploi, tout en identifiant plus clairement les responsabilités de chacun"55 . Et José Manuel Barroso, nouvellement choisi au poste de président de la Commission, se conforme immédiatement aux desiderata patronaux: "Lisbonne est une priorité majeure de ma Commission. (...) Lisbonne doit devenir une partie de l’agenda politique national. Les hommes d’affaires doivent devenir des avocats même plus bruyants en faveur du changement. (...) Je suis convaincu que notre Commission accordera beaucoup d’importance à la croissance et à l’emploi, de telle sorte que nous serons véritablement, selon vos termes, la Commission de Lisbonne"56.

            Résumons. Un groupe d’experts, convenablement sélectionnés, produit un document dans le sens souhaité par les chefs d’entreprise. Il y arrive grâce à une présence importante dans les task forces, grâce au choix de personnalités proches des milieux d’affaires ou de syndicalistes peu opposés au discours sur la compétitivité. Point d'analyse critique, rayée depuis longtemps du vocabulaire de l’Union européenne. La CES aura beau vouloir, par la suite, remettre en cause les différents rapports Kok, rien n’y fera. Ils serviront de base à la stratégie renouvelée, ainsi qu’au nouveau projet de flexicurité de la Commission.

Pour bien réfléchir, créons un "groupe" ad hoc

            La réalité est, cependant, bien difficile à modifier. Les progrès du processus restent insuffisants par rapport aux objectifs. Les réticences nationales et les résistances syndicales ne peuvent être apaisées et les gouvernements nationaux sont obligés d’en tenir compte, pour avancer... mais pas trop vite. Puis, voilà que surgit la crise, imprévue, tout d’abord niée et, de toute façon, mal venue. Le taux d’emploi ne pourra que baisser et s’éloigner encore un peu plus de ces fameux 70% mythiques.

Cela n’empêche pas la Commission et Maria Joao Rodrigues d’affirmer qu’il n’y a pas d’alternative à la poursuite de la stratégie de Lisbonne. Ainsi, devant des coordonnateurs nationaux de la politique de Lisbonne réunis à Prague, José Manuel Barroso déclare en avril 2009: "La stratégie de Lisbonne est en même temps celle de l’Union pour sortir de la crise actuelle. De cette façon, après 2010, on ne peut pas la poursuivre de façon routinière. Nous devons garder le cap sur la croissance et l’emploi – mais ceux-ci doivent être aussi écologiquement, socialement et économiquement durables."57  Il y a peu de chance que la future équipe communautaire s’en éloigne d’ailleurs. D’autant que Barroso reste à son poste.

En revanche, il n’y a plus de véritable objectif stratégique à plus ou moins long terme. C’est pourquoi la Commission et le Conseil européen ont mis en place un nouveau groupe de réflexion: quel peut être le but à atteindre à l’horizon 2020-2030? Au sommet européen de décembre 2007, ils confient cette mission à l’ancien Premier ministre (social-démocrate) espagnol, Felipe Gonzalez. Celui-ci, à l’aide de l’ancienne présidente de Lettonie, Vaira Vike-Freiberga, et du président de l’ERT, Jorma Ollila (par ailleurs président non exécutif de Nokia et de Shell), a composé son équipe de "spécialistes". (L'annexe 6 en reprend la composition approuvée au Conseil européen d’octobre 2008).

Le projet est très vaste. Lors de sa mise sur pied, les instances européennes ratissent large: "Afin d'aider l'Union à anticiper et à faire face plus efficacement aux difficultés à long terme (c'est-à-dire à l'horizon 2020-2030), le Conseil européen crée un groupe de réflexion indépendant. En prenant comme point de départ les défis énoncés dans la déclaration de Berlin du 25 mars 2007, ce groupe est invité à répertorier les questions et les évolutions fondamentales auxquelles l'Union est susceptible d'être confrontée et à étudier les solutions à y apporter. On citera notamment le renforcement et la modernisation du modèle européen, qui concilie réussite économique et solidarité sociale, l'accroissement de la compétitivité de l'UE, l'Etat de droit, le développement durable en tant qu'objectif fondamental de l'Union européenne, la stabilité mondiale, les migrations, l'énergie et la protection du climat ainsi que la lutte contre l'insécurité mondiale, la criminalité internationale et le terrorisme. Il conviendrait d'accorder une attention particulière aux moyens de mieux s'adresser aux citoyens et de répondre à leurs attentes et à leurs besoins."58

A l’origine, il s’agissait pour le président français, Nicolas Sarkozy, d’évaluer l'éventuelle adhésion de la Turquie, projet relativement impopulaire dans l’hexagone. C’était la France qui a ainsi émis l’idée de créer un tel groupe en vue surtout de définir les frontières de l’Union dans le futur59 . Mais d’autres pays sont hostiles à ce projet. Puis, comme le gouvernement tricolore a lancé son propre programme de réflexion sur l’après-Lisbonne, les autres ont proposé d’élargir le débat.

Dressons le profil du personnage auquel la France confie ce travail. Laurent Cohen-Tanugi60  est un avocat d’affaires, spécialisé dans les fusions internationales, et collaborateur régulier au journal financier Les Echos. En 2004, il devient vice-président de Sanofi-Synthélabo. A ce titre, il négocie le rachat d’Aventis, résultat de la fusion entre Rhône-Poulenc et Hoechst en 1999. Cette dernière est bien plus grosse, mais Sanofi bénéficie du soutien d’un certain Nicolas Sarkozy, à ce moment ministre de l’Economie et des Finances. En août 2004, l’opération est définitivement menée à bien. Laurent Cohen-Tanugi a également participé à la reprise de Seagram par Vivendi et à celle de Lucent par Alcatel. Il est actuellement conseiller à l’Institut Montaigne, fondé par Claude Bébéar, le patron d’AXA, administrateur à Notre Europe, le think tank de Jacques Delors, et associé à l’Institut Aspen France, qui rassemble dans différents pays (ici dans l’hexagone) l’establishment politique et économique. Il a été au conseil consultatif de l’European Policy Centre (EPC). Voilà qui situe le personnage qui va inaugurer le débat sur le futur de l’Europe...

On retrouve un profil similaire pour les membres du groupe de réflexion. Sur les treize représentants, cinq ont des liens directs avec le monde des affaires. La perle est évidemment la nomination de Jorma Ollila comme vice-président, alors qu’il est par ailleurs président en exercice de l’ERT. En revanche, il n’y a pas de réel représentant syndical. Ni Nicole Notat, ni Lech Walesa ne peuvent difficilement prétendre à ce titre. La première était déjà très controversée lorsqu’elle dirigeait la CFDT et qu’elle négociait avec les gouvernements de droite pendant que les autres organisations étaient dans la rue dans les années 90. Aujourd’hui, elle dirige la société Vigeo (qu’elle a fondée), dont l’objet est l’estimation de la prise en compte de la responsabilité sociale et environnementale des entreprises et des administrations. La société est financée à 44,8% par des fonds de pension (dont celui de Dexia, du Crédit Agricole et de Lazard Frères), à 28% par des syndicats (CFDT, CSC, CISL italienne, OGB et Commissions ouvrières entre autres61 ) et à 27,2% par des firmes privées (Airbus, AXA, BNP-Paribas, Carrefour, Danone, HSBC, Mc Donald's, Renault, Solvay, Suez, Total notamment).

Ce qui frappe également dans la composition du groupe est la prédominance des membres pro-atlantistes. C'est le cas de Felipe Gonzalez qui a défendu l’adhésion de son pays à l’OTAN. Lors de son mandat de premier ministre, il y eut un référendum sur cette question en 1986 et, malgré l’opposition dans son parti, le PSOE, il parvint à maintenir l’Espagne dans le giron de l’association militaire. C'est le cas aussi de la présidente lettone, qui a poussé son pays à y entrer en mars 2004, et de Laurent Cohen-Tanugi himself, un grand partisan de l’alliance atlantique.
Un mur du secret entoure les délibérations du groupe. Depuis décembre 2008, il se réunit une fois par mois et rien ne filtre. Ainsi s’élabore le futur de l’Union concernant 500 millions de personnes, mais seuls treize individus triés sur le volet en débattent, dans la discrétion la plus totale. Vous avez dit "déficit démocratique"?

Conclusions

            C’est bien au niveau démocratique que les problèmes se situent. Nous avons passé en revue les grandes orientations de l’Union depuis 25 ans en matière socio-économique et que constatons-nous? A chaque fois, elles ont été influencées par des lobbies patronaux, surtout celui de l’ERT, mais plus récemment Business Europe est, lui aussi, tout aussi actif. Elles ont été précédées par la mise en place de groupes d’experts, dans lesquels la présence du monde des affaires, soit directe, soit indirecte, était dominante.

            Il en est résulté des rapports, des textes et finalement des décisions très orientées en faveur des entreprises. A travers ces groupes et également les think tanks, on assiste à la formation d’un groupe social, d’une classe sociale, d’un establishment où une élite liée aux milieux d'affaires se rencontre, discute, établit des constats et propose des solutions dans l’intérêt général... des grands actionnaires et principaux dirigeants des multinationales. Il y a comme un défaut.

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19/11/2009

Le temps accordé aux putschistes est du temps perdu pour le Honduras

Mario Casasús*    (source: Investig'Action, le site de Michel Collon)

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Au moment de publier cette interview, le 22 octobre 2009, les négociations étaient paralysées à cause du boycott de Micheletti et du régime de facto, qui essaient de gagner du temps afin de ne pas céder le pouvoir (Investig'Action).
De l’ambassade du Brésil, le président du Honduras, Manuel Zelaya, salue la véhémence du Front national de résistance contre le coup d'Etat (Frente Nacional de Resistencia contra el Golpe de Estado), défend l’ALBA et plaide en faveur de la candidature d’Evo Morales au prix Nobel de la paix.


Il confirme par ailleurs le refus du parti Unification démocratique (Unificación Democrática) à participer aux élections de novembre si l’ordre constitutionnel n’est pas rétabli et évite la polémique sur la classification du Honduras à la Coupe du monde de football 2010, en Afrique du Sud.

A Mexico, nous avions discuté de manière informelle. Etant donné la possibilité d’une issue à la crise du Honduras, je lui ai demandé de bien vouloir m’accorder un entretien. Aux alentours de 16 heures, et après plusieurs problèmes « techniques » – interférences et interruption de la liaison téléphonique –, nous parvenons finalement à communiquer. Le processus de dialogue est indéniablement entravé par l’absence de volonté politique de la part du régime de fait.

Dans son communiqué, le président Zelaya dit: « Nous n’allons plus nous réunir aussi longtemps que nous ne recevrons pas de proposition sérieuse et constructive. Le temps accordé aux putschistes est du temps perdu pour le Honduras”.

Le nouveau délai est fixé au mercredi 21 octobre, date de la réunion de l’Organisation des Etats Américains.
 
–Bonjour Monsieur le Président.
–Bonjour. Comment allez-vous ?

–Bien, merci. Et vous-même?
–Ici, je suis confronté aux problèmes que vous savez, mais nous restons déterminés à restaurer le système démocratique du Honduras.

–C’est la semaine décisive? Le dialogue a-t-il avancé, lundi?
–Les commissions sont encore en réunion. D’ici la fin de la journée, je pourrai en savoir plus.

–Le 7e sommet de l’ALBA vient de se terminer. L’adhésion du Honduras constitue-t-elle une des raisons du coup d’Etat ? Pour vous, que représente l’Alternative bolivarienne?

–Attaquer l’ALBA fait partie de la campagne menée par les milieux putschistes en Amérique latine. Je salue les présidents ainsi que tous les délégués des organisations solidaires comme l’ALBA. Ils savent qu’ils peuvent compter sur mon soutien. Le Honduras a participé à ce processus solidaire. Nous en sommes très fiers et très satisfaits.

–Dans ses réflexions, le Comandant Fidel Castro s’est intéressé au prix Nobel de la paix 2009 et a proposé le président Evo Morales pour l’édition de 2010. Comptez-vous entreprendre des démarches pour que le Front national de résistance contre le coup d'Etat soit nominé?

–Le prix Nobel de la paix est une distinction que mériterait à juste titre le président de la Bolivie. Mais vous le présentez comme s’il s’agissait d’un concours. Dans ce cas, je crois que mon devoir est de répondre à la première question. Evo Morales est une personnalité qui donne du relief à l’histoire latino-américaine, aux groupes qui de tout temps ont luté contre l’oppression. Il mérite tout notre soutien, sans pour autant que cela dévalorise d’autres propositions.

–Monsieur le Président Zelaya, quand raconterez-vous les détails de votre parcours clandestin? Ecrivez-vous vos mémoires?

–(Rires). En ce moment, au Honduras – vous êtes bien informé à ce sujet –, étant donné l’actuel régime totalitaire, donner des détails pourrait mettre en danger les personnes qui m’ont aidé.

–115 jours après le coup d’Etat, quelle différence peut-on relever dans le comportement du peuple et des artistes en résistance, en comparaison avec l’apathie observée lors d’autres coups d’Etats et d’autres crises que le Honduras a connus?

–Dans ce coup d’Etat, le plus poignant, c’est que pour la première fois, les Honduriens se rendent compte que quelqu’un leur vole un droit. Ils sont sortis et se sont manifestés très énergiquement. Aujourd’hui, le parti Unification démocratique (UD) a annoncé publiquement son retrait des élections si le président constitutionnel n’était pas rétabli dans ses fonctions, une attitude qui reflète très bien celle d’un peuple courageux, qui lutte et travaille sans crainte, se confronte aux baïonnettes et suit sa vocation pacifique en manifestant son rejet du militarisme afin d’éviter que ne revienne dans notre pays les mouvements armés et la violence.

–Vous réunirez-vous avec la délégation du Haut Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme, qui est arrivé à Tegucigalpa?

–Nous allons essayer, mais souvenez-vous que je suis encerclé par un dispositif militaire, que je n’ai pas le droit de recevoir de visites et que je suis totalement isolé. Comme vous avez pu le constater, mes communications téléphoniques sont coupées ou truffées d’interférences. Nous rencontrons toute sorte d’obstacles, dressés pour nous empêcher d’entrer en contact avec le peuple hondurien et la communauté internationale.

–Votre restitution sera-t-elle la première victoire du Front national de résistance contre le coup d'Etat?
–La première victoire, mon retour pacifique au Honduras, a déjà été remportée. La deuxième victoire consistera à maintenir la résistance sur la base d’une lutte politique à large échelle, nationale et internationale. Nous espérons ainsi obtenir la victoire finale, à savoir la restauration de l’ordre constitutionnel.

–La communauté internationale s’est trouvée plongée dans l’ambiguïté de l’information avec la prétendue dérogation instaurée par le décret sur la suspension de garanties individuelles. Si vous êtes réhabilité, commencerez-vous par annuler la loi de censure et par mettre un terme à l’état de siège?

–Aujourd’hui, après 22 jours, la dérogation a été publiée. Radio Globo et Canal 36 ont recommencé à émettre. Nous espérons qu’il ne s’agisse pas d’une mesure d’exception avant la visite du Haut Commissaire aux droits de l'homme, mais d’une décision définitive. Nous verrons si nous pourrons défendre cette position.

–Que souhaitez-vous dire aux lecteurs d’Amérique du Sud ?
–Je souhaite remercier tous les Sud-Américains pour leur soutien et les féliciter parce qu’ils ont reconnu à sa juste valeur la démocratie qui s’étend au-delà de nos frontières.

–Finalement, le régime de fait a manipulé le peuple hondurien en emmenant la sélection nationale auprès du dictateur Micheletti. Quelle lecture faites-vous de la classification du Honduras à la Coupe du monde de football 2010?

– Mon gouvernement compris, nous avons travaillé durant trois ans et demi avec la sélection nationale du Honduras dans son ensemble, laquelle a obtenu sa qualification lorsque les Etats-Unis ont battu le Costa Rica. Nous sommes parvenus à décrocher notre ticket pour le Mondial en Afrique du Sud et je félicite très chaleureusement la sélection pour la victoire qu’elle a offerte au peuple hondurien. Les intrigues et tout le reste font partie du folklore politique; il faut laisser le football en-dehors de tout ça.

–Merci Monsieur le Président.
–Merci à vous.

*Journaliste

Traduit par Chloé Meier pour Investig'Action.

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18/11/2009

Coup d'Etat au Honduras: histoire et perspectives

Coup d'Etat au Honduras: histoire et perspectives

Toon Danhieux (source: Cubanismo.net)

Il y a quelques semaines, les militaires et bureaucrates honduriens catapultaient leur pays à la une des journaux. Se faisant, ils nous rappelaient pourquoi leur Etat a enrichi naguère notre langage en y introduisant le concept de "république bananière".

Ces hommes voulaient rétablir "l’ordre constitutionnel". Ils sont parvenus à leurs fins en offrant à leur président, Miguel Zelaya, avant son petit-déjeuner dominical, une salve de tirs de mitraillettes, en s’introduisant chez lui par la force et en l’embarquant en pyjama dans un avion en partance pour le Costa Rica. Selon Roberto Micheletti, le nouveau président par intérim, la Cour Suprême a donné l’ordre d'intervenir afin "de restaurer la démocratie". Miguel Zelaya est accusé d’avoir violé la constitution. Pourtant, il a seulement voulu soumettre la population à une enquête non contraignante afin de savoir si un referendum pouvait avoir lieu en novembre 2009 et éventuellement engager le Honduras dans un processus de révision de sa constitution.

Vous avez bien lu. Pourtant, selon leurs dires, les putschistes ont agit pour défendre la démocratie et non pas parce que Miguel Zelaya cherchait à prolonger son mandat, comme l'ont annoncé tous les média belges sous la houlette de CNN. Si tel avait été le cas, son initiative était beaucoup trop tardive. En novembre prochain se tiendront de nouvelles élections aux Honduras et selon la constitution de ce pays, le président ne peut pas se représenter au terme de son mandat. Lors de ces élections également communales et parlementaires, Miguel Zelaya voulait seulement donner aux Honduriens la possibilité de se prononcer sur une éventuelle révision de la constitution, ce qui aurait permis au nouveau parlement de s'y atteler.

Vous froncez probablement les sourcils. Suis-je bien informé? Les hommes politiques honduriens sont-ils fous?, …. Sur ce dernier point, l’histoire jugera, mais de toute façon, ils ont peur. La caste politique sait qu’elle est très privilégiée par la démocratie représentative hondurienne et ce depuis 1982. Tous les 4 ans, le pouvoir change de mains entre deux partis qui partagent en fait les mêmes intérêts, ceux des citoyens les plus riches, soit 20% de la population. Les “Bleus” du parti nationaliste représentent plutôt les vieilles fortunes : les propriétaires terriens et les exportateurs de produits agricoles. Les “Rouges” du parti libéral rassemblent davantage les nouveaux riches que sont les industriels et les négociants internationaux. Depuis 25 ans, ces politiciens se partagent le pouvoir et voient avant tout, dans ce système politique le moyen de s'assurer des revenus et d'en assurer à leur famille et amis : la garantie de pouvoir s’enrichir tranquillement.

Tous les 4 ans, les 70% de pauvres que compte le pays (dont une grande partie pour ne pas dire tous sont analphabètes) sont invités à cocher le petit point bleu ou rouge de leur bulletin de vote. Ils y sont encouragés lors de festins locaux et pendant la campagne des partis politiques. Mais entre deux élections, ils ne doivent quasi rien espérer du gouvernement et lutter seuls, pour assurer leur sauvegarde et de celle de leurs enfants.

Un président reconverti?

Miguel Zelaya lui-même, riche négociant en bois était féru de ces roadshows politiques. Il était un fervent adepte de l’accord de libre-échange signé avec les Etats-Unis. Mais, durant son mandat, il a subitement changé son fusil d'épaule. Il a pris un certain nombre de mesures sociales telles que l’augmentation du salaire minimum légal (60%) et du salaire des enseignants. Il a aussi décidé de consacrer plus d’argent public à la lutte contre la pauvreté, à la protection du milieu …

Simultanément, il a essayé de se rapprocher de l’ALBA (l’Alliance Bolivarienne pour les Peuples de Notre Amérique). Après le Venezuela, Cuba, la Bolivie et le Nicaragua, le Honduras a intégré cette structure qui vise à favoriser la coopération entre les gouvernements populaires d'Amérique latine. l’Equateur a rejoint l'ALBA, juste avant le coup d’état au Honduras.

Cette nouvelle collaboration internationale a un peu bénéficié aux Honduriens. Par le biais de contrats signés avec la firme Petrocaribe (une alliance de 19 pays de la région), Miguel Zelaya a pu sensiblement faire pression sur le prix de l'essence à la pompe. Par ailleurs, il a reçu des donations sous la forme entre autres de tracteurs, d'aide médicale (grâce aux Cubains) et de soutien pour mener à bien une campagne d'alphabétisation.

Si les syndicats de paysans et les organisations populaires ont salué ces initiatives, Zelaya n’était pas largement soutenu par sa population. Ses mesures sociales étaient plutôt perçues comme des initiatives personnelles et le mouvement populaire demeurait très partagé entre autres à cause de la répression qu'il a subie pendant des années. Zelaya a néanmoins suscité l’espérance. Peut-être était-il possible de passer d'une représentation élitiste de la population telle qu'elle existait dans la Grèce antique (1) à une représentation telle qu'elle existe au Venezuela. Une démocratie qui consulte et agit pour toute la population et donc aussi pour une majorité de gens pauvres.

C'est la grande peur des Rouges, des Bleus et des autres politiciens honduriens car les revenus de l’Etat ne leur seraient plus exclusivement réservés, mais seraient davantage consacrés à la satisfaction des besoins de la population. Leurs privilèges seraient menacés et le prix du travail pourrait augmenté. L’establishment judiciaire, directement tributaire du parti au pouvoir et les églises tant protestante que catholique ont également tiré la sonnette d’alarme. Ainsi, le cardinal Oscar Andrés Rodriguez a appelé Zelaya à quitter le pouvoir pour ne pas provoquer d’effusions de sang. Depuis des années, ce nonce reçoit 375 000 euro par mois du parlement. Il n'est pas étonnant qu'il soit monté au créneau.

Un bon vieux coup d'Etat!

Puisque le président élu n’était subitement plus capable de garantir le statu quo, les militaires ont été appelés à la rescousse. Durant la décennie précédente, ils s’étaient passablement ennuyés dans leur caserne. Depuis la chute des sandinistes au Nicaragua, les budgets faramineux venant des Etats-Unis avaient considérablement fondus. Avec l'argent subsistant de ces "généreuses donations" et par désoeuvrement, les officiers s'étaient constitués un empire commercial et industriel. Ils n'ont donc pas vu d'un bon oeil "les frasques sociales" de Zelaya. Le coup d’Etat s'apparente à une attaque désespérée de la bourgeoisie contre la nouvelle vague de démocratie qui a aussi atteint le Honduras.

Contrairement à Miguel Zelaya qui n'a pu s'en occuper, le leader putschiste Roberto Micheletti a favorisé la réunification du mouvement populaire. Depuis une quizaine de jours, ce dernier remplit les rues des grandes villes et n’accorde aucun répit à la junte. Les putschistes ont dès lors déployé tous les registres de la répression. Ils ont déjà emprisonné des centaines d’opposants, instauré un couvre-feu, imposé aux Honduriens une interdiction de se rassembler même dans les habitations privées, fermé des stations de radio et des chaînes de télévision, arrêté des journalistes, molesté des coopérants cubains,….et désigné comme conseillé ministériel Billy Fernando Joya. Billy est une vieille connaissance des Honduriens. A la fin des années 1970, il a entraîné le bataillon 3-16, qui a perpétré des dizaines d’assassinats politiques.

Que penser de l'oncle Sam et de son neveu Obama?


Chef de l’armée, figure de proue du coup d’Etat et Sauveur de la démocratie comme il aime à se qualifier, Roméo Vasquez Vélasquez a fréquenté comme tous les officiers supérieurs honduriens la l'U.S. Army School of the Americas. Cette institution a formé des centaines de meneurs de coups d’Etats et de tortionnaires en Amérique latine et au Honduras. Un de ces anciens élèves, l'ex-chef des forces armées honduriennes, le général Gustavo Álvarez Martínez était si brutal que ses  officiers ont fini par l'éjecter en 1984.

Dans les années 1970 et 1980, ce n'est pas un hasard si le Honduras était surnommé le "porte-avions des Etats-Unis". La CIA y entraînait et approvisionnait les contras qui terrorisaient le gouvernement sandiniste et les Nicaraguayens. C'est aussi au Honduras que les USA ont établi la base de Palmerola, une de leurs plus grandes bases qui leur a pemis de soutenir des actions contre-révolutionnaires au Salvador, au Guatemala et au Nicaragua. A ce jour, 600 militaires américains stationnent toujours sur la base de Soto Cano et plus de 50 exercices rassemblent annuellement les forces armées américaines et honduriennes, alors que ces dernières continuent de recevoir d'importants subsides du Pentagone.

Malgré tout, Washington a condamné le coup d’Etat, après que le reste du monde l’ait fait. Obama n'a pas voulu recevoir Miguel Zelaya qui a finalement été invité par Hillary Clinton à prendre le café. Elle l'a renvoyé à des "négociations" sous la houlette du président costaricain : Oscar Arias. Comme il fallait le prévoir, celles-ci n'ont jusqu'à présent rien donné.
Hier, les républicains critiquaient les agissements d’Obama au Congrès en prétendant qu'il se liait aux présidents Chavez et Ortega. Pour eux, ces hommes sont des communistes. Il faut donc les éviter. Les démocrates ont défendu Obama lorsque ce dernier a désapprouvé le coup d’Etat. Peut-être tout ceci démontre que les forces de droite dont la CIA fait partie, frustrées par la faiblesse des Etats-Unis dans la région, ne sont pas totalement sous contrôle. Peut être voyaient-elles le Honduras comme le détonateur d'une série de réactions visant à réinstaurer la droite dans les tous les pays de l’ALBA? A cet égard, l'entrée de l’Equateur dans l’ALBA, la veille du coup d’Etat serait assez révélatrice. Si ces hypothèses devaient se confirmer, on peut dire que "la répétition hondurienne" est faible, comme le prouve le fait d'exhiber une fausse lettre de démission, de commettre des actes brutaux dans la demeure présidentielle devant la presse internationale et de nommer un tortionnaire comme conseiller ministériel, … Les réactions n’ont pas été justement estimées car même le Guatemala et la Colombie, les alliés les plus fidèles des Etats-Unis ont immédiatement et catégoriquement condamné le coup d Etat et exigé le retour du président Miguel Zelaya.

Hugo Llorens, l’ambassadeur des Etats-Unis au Honduras a reconnu s’être allié aux putschistes quelques semaines avant la concrétisation du coup d'Etat. Selon ses dires, il voulait les empêcher de mener à bien leur projet. Mais pourquoi n’a-t-il pas dévoilé leurs plans, lorsqu’il a compris qu’il n'y parviendrait pas?

L'USAID, l'Agence des Etats-Unis pour le développement international finance à concurrence de 50 millions de $ par an des groupes de la soi-disant société civile hondurienne. L'institution républicaine NED (National Endowment for Democracy), verse elle aussi plusieurs millions de dollars à des groupes comme "Paix et Démocratie" grands promoteurs ses dernières semaines, des manifestations pro-Micheletti. Elle rassemble des messieurs et des dames très convenables et richement vêtus. Signalons que c'est l’ex-candidat républicain à la présidence, John Mc Cain qui a organisé la visite des Etats-Unis par une délégation de la junte.
Il n'est pas impossible que ce coup d’Etat soit une tentative de déstabiliser Obama, lui-même, orchestrée par les vautours du Pentagone. L'objectif serait de le pousser dans un conflit avec les gouvernements de gauche latinos-américains afin qu'il abandonne l'attitude teintée de prudence qu'il a adopté à leur égard et que l'on a pu observer en avril 2009, lors du cinquième Sommet des Amériques.

Que faire après les négociations?

Les négociations au Costa-Rica sont peut-être un enfant mort-né. Si jamais elles aboutissent, ce serait toujours au détriment des droits des Honduriens. Ces pourparlers permettent à la junte de gagner du temps et d'afficher sa "bonne volonté". Le Bloc Populaire et tous les mouvements populaires honduriens, prétendent à juste titre qu’il est impossible de négocier le retour du président Miguel Zelaya. Or, la seule solution envisageable est que Micheletti et sa junte quittent définitivement le pouvoir.

Puisque Zelaya ne peut pas compter sur le soutien de l’armée, un contre coup d’Etat est improbable. En fait, seuls les Etats-Unis sont capables de contraindre les troupes de Romeo Vasquez à réintégrer leur caserne. Jusqu‘à présent, la Maison Blanche n’a pas officiellement reconnu le coup d’Etat au Honduras. Si elle s'y résout cela signifierait que les crédits, les facilités financières, les approvisionnement en pétrole ... accordés à la junte devraient immédiatement cesser et que les putschistes seraient dès lors bien inspirés de faire leurs valises. Où pourraient-ils ensuite les déposer? La question reste posée et mérite qu'on s'y attarde. Ce qui est sûr, c'est que l'action du Bloc Populaire et de tous ceux qui veulent le soutenir ne sera efficace qu'en faisant pression sur la Maison Blanche - directement ou via l’Europe – afin de boycotter au plus vite la junte de Roberto Micheletti.

(1) qui ne prenait pas en considération les esclaves alors qu'ils représentaient 80% de la population.

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16/11/2009

Le dessous du prix Nobel de la paix 2009

Le dessous du prix Nobel de la paix 2009
Thierry Meyssan (source: Voltairenet.org

Si l’attribution du prix Nobel de la paix a donné lieu à un concert de louanges parmi les dirigeants de l’alliance atlantique, elle a aussi suscité le scepticisme dans le monde. Plutôt que de débattre des bonnes raisons qui pourraient a posteriori justifier ce choix étonnant, Thierry Meyssan expose la corruption du Comité Nobel et les liens unissant son président, Thorbjørn Jagland, aux collaborateurs d’Obama.

« Ce matin, en écoutant les nouvelles, ma fille est entrée et m’a dit : “Papa, tu es Prix Nobel de la paix” » [1]. Telle est la touchante histoire que le président des États-Unis a raconté à des journalistes complaisants pour attester qu’il n’avait jamais souhaité cette distinction et en était le premier surpris. Sans chercher plus loin, ceux-ci ont immédiatement titré leurs journaux sur « l’humilité » de l’homme le plus puissant du monde.

À vrai dire, on ne sait ce qui doit le plus surprendre : l’attribution d’une si prestigieuse distinction à Barack Obama, la mise en scène grotesque qui l’accompagne, ou encore la méthode utilisée pour corrompre le jury et détourner ce prix de sa vocation initiale.

En premier lieu, rappelons que, selon le règlement du Comité Nobel, les candidatures sont présentées par des institutions (des parlements nationaux et des académies politiques) et par des personnalités qualifiées, principalement des magistrats et les anciens récipiendaires. En théorie, une candidature peut-être présentée sans que le candidat en ait été averti. Cependant, lorsque le jury prend sa décision, il établit un lien direct avec l’impétrant de sorte qu’il en soit informé une heure avant la conférence de presse. Pour la première fois de son histoire, le Comité Nobel aurait omis cette courtoisie. C’est, nous assure son porte-parole, qu’il n’osait réveiller le président des États-unis en pleine nuit. Peut-être ignorait-il que des conseillers se relayent à la Maison-Blanche pour recevoir les appels d’urgence et réveiller le président si nécessaire. Au demeurant, le comité Nobel avait au moins informé le journaliste Gerhard Helsok qui avait annoncé la nouvelle la veille sur la chaîne norvégienne TV2.

La gentille saynète de la petite fille annonçant le Prix Nobel à son papa ne suffit pas à dissiper le malaise provoqué par cette distinction. Selon le vœux d’Alfred Nobel, le prix récompense « la personnalité ayant [au cours de l’année précédente] le plus ou le mieux contribué au rapprochement des peuples, à la suppression ou à la réduction des armées permanentes, à la réunion et à la propagation des progrès pour la paix ». Dans l’esprit du fondateur, il s’agissait de soutenir une action militante et non de décerner un brevet de bonnes intentions à un chef d’État. Les lauréats ayant parfois bafoué le droit international postérieurement à la réception de leur prix, le Comité Nobel a décidé, il y a quatre ans, de ne plus récompenser un acte particulier, mais de n’honorer que des personnalités ayant consacré leur vie à la paix. Ainsi, Barack Obama aurait été le plus méritant des militants de la paix en 2008 et n’aurait commis aucune atteinte majeure au droit international en 2009. Sans parler des personnes toujours détenues à Guantanamo et Bagram, ni des Afghans et des Irakiens confrontés à une occupation étrangère, qu’en pensent les Honduriens écrasés par une dictature militaire ou les Pakistanais dont le pays est devenu la nouvelle cible de l’Empire ?

Venons-en au cœur du propos, à ce que la « communication » de la Maison-Blanche et les médias anglo-saxons veulent cacher au public : les liens sordides entre Barack Obama et le Comité Nobel.

En 2006, l’European Command (c’est-à-dire le commandement régional des troupes US dont l’autorité couvrait alors à la fois l’Europe et l’essentiel de l’Afrique) sollicita le sénateur d’origine kenyane Barack Obama pour participer à une opération secrète inter-agences (CIA-NED-USAID-NSA). Il s’agissait d’utiliser son statut de parlementaire pour mener une tournée en Afrique qui permettrait à la fois d’y défendre les intérêts des groupes pharmaceutiques (face aux productions hors brevets) et de repousser l’influence chinoise au Kenya et au Soudan [2]. Seul l’épisode kenyan nous intéresse ici.

La déstabilisation du Kenya

Barack Obama et sa famille, accompagnés d’un attaché de presse (Robert Gibbs) et d’un conseiller politico-militaire (Mark Lippert), arrivent à Nairobi dans un avion spécial affrété par le Congrès. Leur appareil est suivi d’un second avion, celui-ci affrété par l’US Army, et transportant une équipe de spécialistes en guerre psychologique commandée par le général prétendument à la retraite J. Scott Gration. 
Le Kenya est alors un plein boom économique. Depuis le début de la présidence de Mwai Kibaki, la croissance est passée de 3,9 à 7,1 % du PIB et la pauvreté a reculé de 56 à 46 %. Ces résultats exceptionnels ont été obtenus en réduisant les liens économiques post-coloniaux avec les Anglo-Saxons et en leur substituant des accords plus équitables avec la Chine. Pour casser, le miracle kenyan, Washington et Londres ont décidé de renverser le président Kibaki et d’imposer un opportuniste dévoué, Raila Odinga [3]. Dans cette perspective, la National Endowment for Democracy a suscité la création d’une nouvelle formation politique, le Mouvement orange, et complote une « révolution colorée » à l’occasion des prochaines élections législatives de décembre 2007.

Le sénateur Obama est accueilli comme un enfant du pays et son voyage est hyper-médiatisé. Il s’ingère dans la vie politique locale et participe aux meetings de Raila Odinga. Il appelle à une « révolution démocratique », tandis que son « accompagnateur », le général Gration, remet à Odinga 1 million de dollars en liquide. Ces interventions déstabilisent le pays et suscitent les protestations officielles de Nairobi auprès de Washington. 
À l’issue de cette tournée, Obama et le général Gration vont au rapport chez le général James Jones (alors patron de l’European Command et suprême commandeur de l’OTAN) à Stuttgart, avant de retourner aux États-unis.

L’opération continue. Madeleine Albright, en qualité de présidente du NDI (la branche de la National Endowmement for Democracy [4] spécialisée dans le traitement des partis de gauche) fait le voyage de Nairobi où elle supervise l’organisation du Mouvement orange. Puis John McCain, en qualité de président de l’IRI (la branche de la National Endowmement for Democracy spécialisée dans le traitement des partis de droite) vient compléter la coalition d’opposition en traitant de petites formations de droite [5]. 
Lors des élections législatives de décembre 2007, un sondage financé par l’USAID annonce la victoire d’Odinga. Le jour du vote, John McCain déclare que le président Kibaki a truqué le scrutin en faveur de son parti et qu’en réalité, c’est l’opposition conduite par Odinga qui a gagné. La NSA, de concert avec des opérateurs locaux de téléphonie, adresse des SMS anonymes à la population. Dans les zones peuplées par des Luos (l’ethnies d’Odinga), ils disent « Chers Kenyans, les Kikuyus ont volé l’avenir de nos enfants… Nous devons les traiter de la seule manière qu’ils comprennent… la violence ». Tandis que dans les zones peuplées par des Kikuyus, ils sont rédigés ainsi : « Le sang d’aucun Kikuyu innocent ne sera versé. Nous les massacrerons jusqu’au cœur de la capitale. Pour la Justice, établissez une liste de Luos que vous connaissez. Nous vous enverrons les numéros de téléphone où transmettre ces informations ». En quelques jours, ce pays paisible sombre dans les violences communautaires. Les émeutes font plus de 1 000 morts et 300 000 déplacés. 500 000 emplois sont détruits. 
Madeleine Albright est de retour. Elle propose sa médiation entre le président Kibaki et l’opposition qui tente de le renverser. Avec finesse, elle s’écarte et place sur le devant de la scène l’Oslo Center for Peace and Human Rights. Le directoire de cette ONG respectée est nouvellement présidé par l’ex-Premier ministre de Norvège, Thorbjørn Jagland. Rompant avec la tradition d’impartialité du Centre, il dépêche deux médiateurs sur place, dont tous les frais sont pris en charge par le NDI de Madeleine Albright (c’est-à-dire in fine sur le budget du département d’État des États-Unis) : un autre ancien Premier ministre norvégien, Kjell Magne Bondevik, et l’ancien secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan (le Ghanéen est très présent dans les États scandinaves depuis qu’il a épousé la petite nièce de Raoul Wallenberg). 
Obligé pour rétablir la paix civile d’accepter le compromis qu’on lui impose, le président Kibaki accepte de créer un poste de Premier ministre et de le confier à Raila Odinga. Celui-ci entreprend immédiatement de réduire les échanges avec la Chine.

Petits cadeaux entre amis


Si l’opération kenyane s’arrête là, la vie des protagonistes continue. Thorbjørn Jagland négocie un accord entre la national Endowment for Democracy et l’Oslo Center, qui est formalisé en septembre 2008. Une fondation jointe est créée à Minneapolis qui permet à la CIA de subventionner indirectement l’ONG norvégienne. Celle-ci intervient pour le compte de Washington au Maroc et surtout en Somalie [6]. 
Obama est élu président des États-Unis. Odinga proclame plusieurs jours de fête nationale au Kenya pour célébrer le résultat de l’élection aux États-Unis. Le général Jones devient conseiller de sécurité nationale. Il prend Mark Lippert comme chef de cabinet et le général Gration comme adjoint. 
Durant la transition présidentielle aux USA, le président de l’Oslo Center, Thorbjørn Jagland, est élu président du Comité Nobel, malgré le risque que représente pour l’institution un politicien aussi retors [7]. La candidature de Barack Obama au Prix Nobel de la paix est déposée au plus tard le 31 janvier 2009 (date limite réglementaire [8]), soit douze jours après sa prise de fonction à la Maison-Blanche. De vifs débats animent le Comité qui ne parvient toujours pas à s’accorder sur un nom début septembre, comme le prévoir le calendrier habituel [9]. Le 29 septembre, Thorbjørn Jagland est élu secrétaire général du Conseil de l’Europe à la suite d’un accord en sous-main entre Washington et Moscou [10]. Ce bon procédé en appelait un autre en échange. Bien que la qualité de membre du Comité Nobel soit incompatible avec une fonction politique exécutive majeure, Jagland ne démissionne pas. Il argue du fait que la lettre du règlement interdit le cumul avec une fonction ministérielle et ne dit rien du Conseil de l’Europe. Il rentre donc à Oslo le 2 octobre. Le jour-même, le Comité désigne le président Obama, Prix de la paix 2009.

Dans son communiqué officiel, le Comité déclare sans rire : « Il est très rare qu’une personne, à l’instar d’Obama, ait réussi à captiver l’attention de tous et leur donner l’espoir d’un monde meilleur. Sa diplomatie est basée sur le concept que ceux qui dirigent le monde doivent le faire sur un socle de valeurs et de comportements partagés par la majorité des habitants de la planète. Pendant 108 ans, le comité du prix Nobel a cherché à stimuler ce type de politique internationale et ces démarches dont Obama est le principal porte-parole » [11].

De son côté, l’heureux lauréat a déclaré : « Je prends la décision du comité Nobel avec surprise et une profonde humilité (…) J’accepterai cette récompense comme un appel à l’action, un appel lancé à tous les pays pour qu’ils se dressent face aux défis communs du XXIe siècle ». Ainsi donc, cet homme « humble » estime incarner « tous les pays ». Voilà qui n’augure rien de pacifique.

[1] « Déclaration de Barack Obama à l’annonce du prix Nobel de la paix 2009 » , Réseau Voltaire, 9 octobre 2009.
[2] Sur le détail de cette opération, voir Le Rapport Obama, par Thierry Meyssan, à paraître.
[3] Raila Odinga est le fils de Jaramogi Oginga Odinga, qui eut pour principal conseiller politique le père de Barack Obama.
[4] « La NED, nébuleuse de l’ingérence "démocratique" », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 22 janvier 2004.
[5] Jadis les États-Unis avaient créé un parti à eux au kenya, dirigé par Tom Mboya. Il s’agissait à l’époque de lutter contre l’influence russe et —déjà— chinoise.
[6] L’Oslo Center a également participé à la déstabilisation de l’Iran, lors de l’élection présidentielle, en acheminant des fonds vers l’ancien président Khatami.
[7] Vice-président de l’Internationale socialiste, Thorbjørn Jagland est un fervent partisan de l’OTAN et de l’entrée de la Norvège dans l’Union européenne. Il fréquente les élites mondialistes et a participé aux travaux du Council on Foreign Relations, de la Commission trilatérale et du Groupe de Bilderberg. Son bilan politique a été entaché par plusieurs scandales de corruption touchant ses proches, notamment son ami et ministre du Plan Terje Rød Larsen (l’actuel coordinateur de l’ONU pour les négociations au Proche-Orient).
[8] 205 candidatures ont été déposées. Mais, conformément au règlement seules 199 ont été jugées recevables. Ce chiffre ayant été atteint, le Comité Nobel n’avait pas la possibilité d’ajouter des noms supplémentaires au cours de ses délibérations.
[9] Le prix devait être décerné le 9 octobre. Pour des raisons d’organisation, le lauréat aurait dû être déterminé au plus tard au 15 septembre.
[10] Bien que les États-Unis ne soient pas membres du Conseil de l’Europe, ils y ont une grande influence. Moscou ne tenait pas à Jagland, mais voulait faire barrage au Polonais Wlodzimierz Cimoszewicz.
[11] « Communiqué du Comité Nobel norvégien sur le prix de la Paix 2009 », Réseau Voltaire, 9 octobre 2009.

15:15 Écrit par Socialisme-Solidarit dans Société | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : kenya, obama, domination, armees, nobel, mensonges, usa |  Facebook |

13/11/2009

Le capitalisme, une parenthèse dans l'histoire.

«Marx n’a jamais été aussi utile»
Samir Amin   (source: Investig'Action, le site de Michel Collon)

La crise économique mondiale est une crise du capitalisme. Ce n'est pas la première, bien sûr, mais pour l'économiste Samir Amin, elle pourrait être l'occasion de remettre en cause les fondements-même du capitalisme. Pour sortir, non pas de la crise du capitalisme, mais du capitalisme en crise.

LE CAPITALISME, UNE PARENTHÈSE DANS L’HISTOIRE

Le principe de l’accumulation sans fin qui définit le capitalisme est synonyme de croissance exponentielle, et celle-ci, comme le cancer, conduit à la mort. Stuart Mill, qui l’avait compris, imaginait qu’un « état stationnaire » mettrait un terme à ce processus irrationnel. Keynes partageait cet optimisme de la Raison. Mais ni l’un ni l’autre n’était équipé pour comprendre comment le dépassement nécessaire du capitalisme pourrait s’imposer. Marx, en donnant toute sa place à la nouvelle lutte des classes, pouvait par contre imaginer le renversement du pouvoir de la classe capitaliste, concentré aujourd’hui dans les mains de l’oligarchie.

L’accumulation, synonyme également de paupérisation, dessine le cadre objectif des luttes contre le capitalisme. Mais celle-ci s’exprime principalement par le contraste grandissant entre l’opulence des sociétés du centre, bénéficiaires de la rente impérialiste et la misère de celles des périphéries dominées. Ce conflit devient de ce fait l’axe central de l’alternative « socialisme ou barbarie ».

Le capitalisme historique « réellement existant » est associé à des formes successives d’accumulation par dépossession, non pas seulement à l’origine (« l’accumulation primitive ») mais à toutes les étapes de son déploiement. Une fois constitué, ce capitalisme « atlantique » est parti à la conquête du monde et l’a refaçonné sur la base de la permanence de la dépossession des régions conquises, devenant de ce fait les périphéries dominées du système.

Cette mondialisation « victorieuse » a prouvé être incapable de s’imposer d’une manière durable. Un demi siècle à peine après son triomphe, qui pouvait déjà paraître inaugurer la « fin de l’histoire », elle était déjà remise en cause par la révolution de la semi périphérie russe et les luttes (victorieuses) de libération de l’Asie et de l’Afrique qui ont fait l’histoire du XXème siècle – la première vague de luttes pour l’émancipation des travailleurs et des peuples.

L'accumulation par dépossession se poursuit sous nos yeux dans le capitalisme tardif des oligopoles contemporains. Dans les centres la rente de monopole dont bénéficient les ploutocraties oligopolistiques est synonyme de dépossession de l'ensemble de la base productive de la société. Dans les périphéries cette dépossession paupérisante se manifeste par l'expropriation des paysanneries et par le pillage des ressources naturelles des régions concernées. L'une et l'autre de ces pratiques constituent les piliers essentiels des stratégies d'expansion du capitalisme tardif des oligopoles.

Dans cet esprit, je place la « nouvelle question agraire » au cœur du défi pour le XXIème siècle.  La dépossession des paysanneries (d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine) constitue la forme majeure contemporaine de la tendance à la paupérisation (au sens que Marx donne à cette « loi ») associée à l’accumulation. Sa mise en œuvre est indissociable des stratégies de captation de la rente impérialiste par les oligopoles, avec ou sans agro-carburants. J'en déduis que le développement des luttes sur ce terrain, les réponses qui seront données à travers elles à l’avenir des sociétés paysannes du Sud (presque la moitié de l’humanité) commanderont largement la capacité ou non des travailleurs et des peuples à produire des avancées sur la route de la construction d'une civilisation authentique, libérée de la domination du capital, pour laquelle je ne vois pas d'autre nom que celui du socialisme.

Le pillage des ressources naturelles du Sud qu'exige la poursuite du modèle de consommation gaspilleuse au bénéfice exclusif des sociétés opulentes du Nord annihile toute perspective de développement digne de ce nom pour les peuples concernés et constitue de ce fait l'autre face de la paupérisation à l'échelle mondiale.  Dans cet esprit la « crise de l’énergie » n’est pas le produit de la raréfaction de certaines des ressources nécessaires à sa production (le pétrole bien entendu), ni davantage le produit des effets destructeurs des formes énergétivores de production et de consommation en vigueur. Cette description – correcte – ne va pas au-delà des évidences banales et immédiates. Cette crise est le produit de la volonté des oligopoles de l’impérialisme collectif de s’assurer le monopole de l’accès aux ressources naturelles de la planète, que celles-ci soient rares ou pas, de manière à s’approprier la rente impérialiste, quand bien même l’utilisation de ces ressources demeurerait ce qu’elle est (gaspilleuse, énergétivore) ou serait soumise à des politiques « écologistes » correctives nouvelles. J'en déduis également que la poursuite de la stratégie d'expansion du capitalisme tardif des oligopoles se heurtera nécessairement à la résistance grandissante des nations du Sud.

D’UNE LONGUE CRISE À L’AUTRE

La crise actuelle n’est donc ni une crise financière, ni la somme de crises systémiques multiples, mais la crise du capitalisme impérialiste des oligopoles, dont le pouvoir exclusif et suprême risque d’être remis en question, cette fois encore, à la fois par les luttes de l'ensemble des classes populaires et par celles des peuples et nations des périphéries dominées, fussent elles en apparence « émergentes ». Elle est simultanément une crise de l'hégémonie des Etats-Unis. Capitalisme des oligopoles, pouvoir politique des oligarchies, mondialisation barbare, financiarisation, hégémonie des Etats-Unis, militarisation de la gestion de la mondialisation au service des oligopoles, déclin de la démocratie, pillage des ressources de la planète, abandon de la perspective du développement du Sud sont indissociables.

Le vrai défi est donc le suivant : ces luttes parviendront-elles à converger pour ouvrir la voie – ou des voies – sur la longue route à la transition au socialisme mondial ? Ou demeureront-elles séparées les unes des autres, voire entreront-elles en conflit les unes contre les autres, et de ce fait, inefficaces, laissant l’initiative au capital des oligopoles ?

Il est bon de revenir sur la première longue crise du capitalisme, qui a façonné le XXème siècle, tant le parallèle entre les étapes du développement de ces deux crises est saisissant.

Le capitalisme industriel triomphant du XIXème siècle entre en crise à partir de 1873. Les taux de profits s’effondrent, pour les raisons mises en évidence par Marx. Le capital réagit par un double mouvement de concentration et d’expansion mondialisée. Les nouveaux monopoles confisquent à leur profit une rente prélevée sur la masse de la plus-value générée par l’exploitation du travail. Ils accélèrent la conquête coloniale de la planète. Ces transformations structurelles permettent un nouvel envol des profits. Elles ouvrent la « belle époque » - de 1890 à 1914 – qui est celle d’une domination mondialisée du capital des monopoles financiarisés. Les discours dominants de l’époque font l’éloge de la colonisation (la « mission civilisatrice »), qualifient la mondialisation de synonyme de paix, et la social-démocratie ouvrière européenne se rallie à ce discours.

Pourtant la « belle époque », annoncée comme la « fin de l’histoire » par les idéologues en vue de l’époque, se termine par la guerre mondiale, comme seul Lénine l’avait vu. Et la période qui suit pour se poursuivre jusqu’aux lendemains de la seconde guerre mondiale sera celle de « guerres et révolutions ». En 1920, la révolution russe (le «  maillon faible » du système) ayant été isolée, après la défaite des espoirs de révolution en Europe centrale, le capital des monopoles financiarisés restaure contre vents et marées le système de la « belle époque ». Une restauration, dénoncée par Keynes à l'époque, qui est à l’origine de l’effondrement financier de 1929 et de la dépression qu’elle va entraîner jusqu’à la seconde guerre mondiale.

Le « long XXème siècle » - 1873/1990 – est donc à la fois celui du déploiement de la première crise systémique profonde du capitalisme vieillissant ( au point que Lénine pense que ce capitalisme des monopoles constitue la « phase suprême du capitalisme »), et celui d’une première vague triomphante de révolutions anti-capitalistes (Russie, Chine) et de mouvements anti-impérialistes des peuples d’Asie et d’Afrique.

La seconde crise systémique du capitalisme s’ouvre en 1971, avec l’abandon de la convertibilité or du dollar, presqu’exactement un siècle après le début de la première. Les taux de profit, d’investissement, et de croissance s’effondrent (ils ne retrouveront jamais depuis les niveaux qui avaient été les leurs de 1945 à 1975). Le capital répond au défi comme dans la crise précédente par un double mouvement de concentration et de mondialisation. Il met ainsi en place des structures qui définiront la seconde « belle époque » (1990/2008) de mondialisation financiarisée permettant aux groupes oligopolistiques de prélever leur rente de monopole. Mêmes discours d’accompagnement : le « marché » garantit la prospérité, la démocratie et la paix ; c’est la « fin de l’histoire ». Mêmes ralliements des socialistes européens au nouveau libéralisme. Et pourtant cette nouvelle « belle époque » s’est accompagnée dès le début par la guerre, celle du Nord contre le Sud, amorcée dés 1990.  Et tout comme la première mondialisation financiarisée avait donné 1929, la seconde a produit 2008. Nous sommes parvenus aujourd’hui à ce moment crucial qui annonce la probabilité d’une nouvelle vague de « guerres et révolutions ». D’autant que les pouvoirs en place n’envisagent rien d’autre que la restauration du système tel qu’il était avant son effondrement financier.

L’analogie entre les développements de ces deux crises systémiques longues du capitalisme vieillissant est frappante. Il y a néanmoins des différences dont la portée politique est importante.

SORTIR DE LA CRISE DU CAPITALISME OU SORTIR DU CAPITALISME EN CRISE?

Derrière la crise financière, la crise systémique du capitalisme des oligopoles.

Le capitalisme contemporain est d’abord et avant tout un capitalisme d’oligopoles au sens plein du terme (ce qu’il n’était qu’en partie jusqu’ici). J’entends par là que les oligopoles commandent seuls la reproduction du système productif dans son ensemble. Ils sont « financiarisés » dans le sens qu’eux seuls ont accès au marché des capitaux. Cette financiarisation donne au marché monétaire et financier – leur marché, celui sur lequel ils se concurrencent entre eux – le statut de marché dominant, qui façonne et commande à son tour les marchés du travail et d’échange de produits.

Cette financiarisation mondialisée s’exprime par une transformation de la classe bourgeoise dirigeante, devenue ploutocratie rentière. Les oligarques ne sont pas russes seulement, comme on le dit trop souvent, mais bien davantage étatsuniens, européens et japonais. Le déclin de la démocratie est le produit inévitable de cette concentration du pouvoir au bénéfice exclusif des oligopoles.

La forme nouvelle de la mondialisation capitaliste, qui correspond à cette transformation, par opposition à celle qui caractérisait la première « belle époque », est elle également importante à préciser. Je l’ai exprimé dans une phrase : le passage de l’impérialisme conjugué au pluriel (celui des puissances impérialistes en conflit permanent entre elles) à l’impérialisme collectif de la triade (Etats-Unis, Europe, Japon).

Les monopoles qui émergent en réponse à la première crise du taux de profit se sont constitués sur des bases qui ont renforcé la violence de la concurrence entre les puissances impérialistes majeures de l’époque, et conduit au grand conflit armé amorcé en 1914 et poursuivi à travers la paix de Versailles puis la seconde guerre jusqu’en 1945. Ce que Arrighi, Frank, Wallerstein et moi même avons qualifié dés les années 1970 de « guerre de trente ans », terme repris depuis par d’autres.

Par contre la seconde vague de concentration oligopolistique, amorcée dans les années 1970, s’est constituée sur de toutes autres bases, dans le cadre d’un système que j’ai qualifié « d’impérialisme collectif » de la triade ( Etats-Unis, Europe et Japon). Dans cette nouvelle mondialisation impérialiste, la domination des centres ne s’exerce plus par le monopole de la production industrielle (comme c’était le cas jusqu’ici), mais par d’autres moyens (le contrôle des technologies, des marchés financiers, de l’accès aux ressources naturelles de la planète, de l’information et des communications, des armements de destruction massive). Ce système que j’ai qualifié « d’apartheid à l’échelle mondiale » implique la guerre permanente contre les Etats et les peuples des périphéries récalcitrantes, guerre amorcée dès 1990 par le déploiement du contrôle militaire de la planète par le Etats-Unis et leurs alliés subalternes de l’OTAN.

La financiarisation de ce système est indissociable, dans mon analyse, de son caractère oligopolistique affirmé. Il s’agit là d’une relation organique fondamentale. Ce point de vue n’est pas celui qui domine, non seulement dans la littérature volumineuse des économistes conventionnels, mais encore dans la plupart des écrits critiques concernant la crise en cours.

C’est ce système dans son ensemble qui est désormais en difficulté.

Les faits sont déjà là : l’effondrement financier est déjà en passe de produire non pas une « récession » mais une véritable dépression profonde. Mais au-delà, d’autres dimensions de la crise du système ont émergé à la conscience publique avant même l’effondrement financier. On en connait les grands titres – crise énergétique, crise alimentaire, crise écologique, changements climatiques – et de nombreuses analyses de ces aspects des défis contemporains sont produites quotidiennement, dont quelques unes de la plus grande qualité..

Je reste néanmoins critique à l’endroit de ce mode de traitement de la crise systémique du capitalisme, qui isole trop les différentes dimensions du défi. Je redéfinis donc les « crises » diverses comme les facettes du même défi, celui du système de la mondialisation capitaliste contemporaine (libérale ou pas) fondé sur la ponction que la rente impérialiste opère à l’échelle mondiale, au profit de la ploutocratie des oligopoles de l'impérialisme collectif de la triade.

La vraie bataille se livre sur ce terrain décisif entre les oligopoles qui cherchent à produire et reproduire les conditions qui leur permettent de s’approprier la rente impérialiste et toutes leurs victimes – travailleurs de tous les pays du Nord et du Sud, peuples des périphéries dominées condamnées à renoncer à toute perspective de développement digne de ce nom.

Je proposais donc une conceptualisation des formes nouvelles de domination des centres impérialistes fondée sur l’affirmation de modes nouveaux de contrôle se substituant au monopole ancien de l’exclusive industrielle, ce que la montée des pays qualifiés depuis « d’émergents » a confirmé. Je qualifiais la nouvelle mondialisation en construction « d’aparheid à l’échelle mondiale », appelant la gestion militarisée de la planète, perpétuant dans des conditions nouvelles la polarisation indissociable de l’expansion du « capitalisme réellement existant ».

LA SECONDE VAGUE D’ÉMANCIPATION DES PEUPLES: UN «REMAKE» DU XXÈME SIÈCLE OU MIEUX?

Le monde contemporain est gouverné par des oligarchies. Oligarchies financières aux Etats-Unis, en Europe et au Japon, qui dominent non seulement la vie économique, mais tout autant la politique et la vie quotidienne. Oligarchies russes à leur image que l’Etat russe tente de contrôler. Statocratie en Chine. Autocraties (parfois cachées derrière quelques apparences d’une démocratie électorale « de basse intensité ») inscrites dans ce système mondial ailleurs dans le reste de la planète.

La gestion de la mondialisation contemporaine par ces oligarchies est en crise.

Les oligarchies du Nord comptent bien rester au pouvoir, le temps de la crise passé. Elles ne se sentent pas menacées. Par contre la fragilité des pouvoirs des autocraties du Sud est, elle, bien visible. La mondialisation en place est, de ce fait, fragile. Sera-t-elle remise en question par la révolte du Sud, comme ce fut le cas au siècle passé ? Probable. Mais triste. Car l’humanité ne s’engagera sur la voie du socialisme, seule alternative humaine au chaos, que lorsque les pouvoirs des oligarchies, de leurs alliés et de leurs serviteurs seront mis en déroute à la fois dans les pays du Nord et dans ceux du Sud.

Le capitalisme est « libéral » par nature, si l’on entend par « libéralisme » non pas ce joli qualificatif que le terme inspire, mais l’exercice plein et entier de la domination du capital non pas seulement sur le travail et l’économie, mais sur tous les aspects de la vie sociale. Il n’y a pas « d’économie de marché » (expression vulgaire pour dire capitalisme) sans « société de marché ». Le capital poursuit obstinément cet objectif unique. L’Argent. L’accumulation pour elle-même. Marx, mais après lui d’autres penseurs critiques comme Keynes, l’ont parfaitement compris. Pas nos économistes conventionnels, ceux de gauche inclus.

Ce modèle de domination exclusive et totale du capital avait été imposé avec obstination par les classes dirigeantes tout au long de la longue crise précédente jusqu’en 1945. Seule la triple victoire de la démocratie, du socialisme et de la libération nationale des peuples avait permis, de 1945 à 1980, la substitution à ce modèle permanent de l’idéal capitaliste, de la coexistence conflictuelle des trois modèles sociaux régulés qu’ont été le Welfare State de la social-démocratie à l’Ouest, les socialismes réellement existants à l’Est et les nationalismes populaires au Sud. L’essoufflement puis l’effondrement de ces trois modèles a par la suite rendu possible un retour à la domination exclusive du capital, qualifiée de néo-libérale.

Les désastres sociaux que le déploiement du libéralisme – « l’utopie permanente du capital » ai-je écrit – n’allait pas manquer de provoquer ont inspiré bien des nostalgies du passé récent ou lointain. Mais ces nostalgies ne permettent pas de répondre au défi. Car elles sont le produit d’un appauvrissement de la pensée critique théorique qui s’était progressivement interdit de comprendre les contradictions internes et les limites des systèmes de l’après seconde guerre mondiale, dont les érosions, les dérives et les effondrements sont apparus comme des cataclysmes imprévus.

Néanmoins, dans le vide créé par ces reculs de la pensée théorique critique, une prise de conscience de dimensions nouvelles de la crise systémique de civilisation a trouvé le moyen de se frayer la voie. Je fais référence ici aux écologistes. Mais les Verts, qui ont prétendu se distinguer radicalement et tout également des Bleus (les conservateurs et les libéraux) et des Rouges (les Socialistes) se sont enfermés dans l’impasse, faute d’intégrer la dimension écologique du défi dans une critique radicale du capitalisme.

Tout était en place donc pour assurer le triomphe – passager en fait, mais qui s’est vécu comme « définitif » - de l’alternative dite de la « démocratie libérale ». Une pensée misérable – une véritable non pensée – qui ignore ce que pourtant Marx avait dit de décisif concernant cette démocratie bourgeoise qui ignore que ceux qui décident ne sont pas ceux qui sont concernés par ces décisions. Ceux qui décident, jouissent de la liberté renforcée par le contrôle de la propriété, sont aujourd’hui les ploutocrates du capitalisme des oligopoles et les Etats qui sont leurs débiteurs. Par la force des choses les travailleurs et les peuples concernés ne sont guère que leurs victimes. Mais de telles billevesées pouvaient paraître crédibles, un court moment, du fait des dérives des systèmes de l’après-guerre, dont la misère des dogmatiques ne parvenait plus à comprendre les origines. La démocratie libérale pouvait alors paraître le « meilleur des systèmes possibles ».

Aujourd’hui les pouvoirs en place, qui eux n’avaient rien prévu, s’emploient à restaurer ce même système. Leur succès éventuel, comme celui des conservateurs des années 1920 – que Keynes dénonçait sans trouver d’écho à l’époque – ne pourra qu’aggraver l’ampleur des contradictions qui sont à l’origine de l’effondrement financier de 2008.

La récente réunion du G20 (Londres, avril 2009) n’amorce en rien une « reconstruction du monde ». Et ce n’est peut être pas un hasard si elle a été suivie dans la foulée par celle de l’OTAN, le bras armé de l’impérialisme contemporain, et par le renforcement de son engagement militaire en Afghanistan. La guerre permanente du « Nord » contre le « Sud » doit continuer.

On savait déjà que les gouvernements de la triade – Etats-Unis, Europe et Japon – poursuivent l’objectif exclusif d’une restauration du système tel qu’il était avant septembre 2008. Plus intéressant est le fait que les leaders des « pays émergents » invités ont gardé le silence. Une seule phrase intelligente a été prononcée au cours de cette journée de grand cirque, par le Président chinois Hu Jintao, qui a fait observer « en passant », sans insister et avec le sourire (narquois ?), qu’il faudra bien finir par envisager la mise en place d’un système financier mondial qui ne soit pas fondé sur le dollar. Quelques rares commentateurs ont immédiatement fait le rapprochement  - correct – avec les propositions de Keynes en 1945.

Cette « remarque » nous rappelle à la réalité : que la crise du système du capitalisme des oligopoles est indissociable de celle de l’hégémonie des Etats-Unis, à bout de souffle. Mais qui prendra la relève ? Certainement pas « l’Europe » qui n’existe pas en dehors de l’atlantisme et ne nourrit aucune ambition d’indépendance, comme l’assemblée de l’OTAN l’a démontré une fois de plus. La Chine ? Cette « menace », que les médias invoquent à satiété (un nouveau « péril jaune ») sans doute pour légitimer l’alignement atlantiste, est sans fondement. Les dirigeants chinois savent que leur pays n’en a pas les moyens, et ils n’en ont pas la volonté. La stratégie de la Chine se contente d’oeuvrer pour la promotion d’une nouvelle mondialisation, sans hégémonie. Ce que ni les Etats-Unis, ni l’Europe ne pensent acceptable.

Les chances donc d’un développement possible allant dans ce sens reposent encore intégralement sur les pays du Sud. Et ce n’est pas un hasard si la Cnuced est la seule institution de la famille des Nations Unies qui ait pris des initiatives fort différentes de celles de la commission Stiglitz. Ce n’est pas un hasard si son directeur, le Thaïlandais Supachai Panitchpakdi, considéré jusqu’à ce jour comme un parfait libéral, ose proposer dans le rapport de l’organisation intitulé « The Global Economic Crisis », daté de mars 2009, des avancées réalistes s’inscrivant dans la perspective d’un second moment de « l’éveil du Sud ».

La Chine de son côté a amorcé la construction – progressive et maîtrisée - de systèmes financiers régionaux alternatifs débarrassés du dollar. Des initiatives qui complètent, au plan économique, la promotion des alliances politiques du « groupe de Shanghai », l’obstacle majeur au bellicisme de l’OTAN.

L’assemblée de l’OTAN, réunie dans la même foulée en avril 2009, a entériné la décision de Washington, non pas d’amorcer son désengagement militaire, mais au contraire d’en accentuer l’ampleur.

UN NOUVEL INTERNATIONALISME DES TRAVAILLEURS ET DES PEUPLES EST NÉCESSAIRE ET POSSIBLE

Le capitalisme historique est tout ce qu’on veut sauf durable. Il n’est qu’une parenthèse brève dans l’histoire. Sa remise en cause fondamentale - que nos penseurs contemporains, dans leur grande majorité, n’imaginent ni « possible » ni même « souhaitable » – est pourtant la condition incontournable de l’émancipation des travailleurs et des peuples dominés (ceux des périphéries, 80 % de l’humanité). Et les deux dimensions du défi sont indissociables. Il n’y aura pas de sortie du capitalisme par le moyen de la seule lutte des peuples du Nord, ou par la seule lutte des peuples dominés du Sud. Il n’y aura de sortie du capitalisme que lorsque, et dans la mesure où, ces deux dimensions du même défi s’articuleront l’une avec l’autre. Il n’est pas « certain » que cela arrive, auquel cas le capitalisme sera « dépassé » par la destruction de la civilisation (au-delà du malaise dans la civilisation pour employer les termes de Freud), et peut être de la vie sur la planète. Le scénario d’un « remake » possible du XXème siècle restera donc en deçà des exigences d’un engagement de l’humanité sur la longue route de la transition au socialisme mondial. Le désastre libéral impose un renouveau de la critique radicale du capitalisme. Le défi est celui auquel est confrontée la construction/reconstruction permanente de l’internationalisme des travailleurs et des peuples, face au cosmopolitisme du capital oligarchique.

La construction de cet internationalisme ne peut être envisagée que par le succès d'avancées révolutionnaires nouvelles (comme celles amorcées en Amérique latine et au Népal) ouvrant la perspective d'un dépassement du capitalisme.

Dans les pays du Sud le combat des Etats et des nations pour une mondialisation négociée sans hégémonies – forme contemporaine de la déconnexion – soutenu par l'organisation des revendications des classes populaires peut circonscrire et limiter les pouvoirs des oligopoles de la triade impérialiste. Les forces démocratiques dans les pays du Nord doivent soutenir ce combat. Le discours « démocratique » proposé, et accepté par la majorité des gauches telles qu’elles sont, les interventions « humanitaires » conduites en son nom comme les pratiques misérables de « l'aide » écartent de leurs considérations la confrontation réelle avec ce défi.

Dans les pays du Nord les oligopoles sont déjà visiblement des « biens communs » dont la gestion ne peut être confiée aux seuls intérêts particuliers (dont la crise a démontré les résultats catastrophiques). Une gauche authentique doit avoir l'audace d'en envisager la nationalisation, étape première incontournable dans la perspective de leur socialisation par l'approfondissement de la pratique démocratique. La crise en cours permet de concevoir la cristallisation possible d'un front des forces sociales et politiques rassemblant toutes les victimes du pouvoir exclusif des oligarchies en place.

La première vague de luttes pour le socialisme, celle du XXème siècle, a démontré les limites des social-démocraties européennes, des communismes de la troisième internationale et des nationalismes populaires de l'ère de Bandoung, l'essoufflement puis l'effondrement de leurs ambitions socialistes. La seconde vague, celle du XXIème siècle, doit en tirer les leçons. En particulier associer la socialisation de la gestion économique et l'approfondissement de la démocratisation de la société. Il n'y aura pas de socialisme sans démocratie, mais également aucune avancée démocratique hors de la perspective socialiste.

Ces objectifs stratégiques invitent à penser la construction de « convergences dans la diversité » (pour reprendre l'expression retenue par le Forum Mondial des Alternatives) des formes d'organisation et de luttes des classes dominées et exploitées. Et il n'est pas dans mon intention de condamner par avance celles de ces formes qui, à leur manière, renoueraient avec les traditions des social-démocraties, des communismes et des nationalismes populaires, ou s'en écarteraient.

Dans cette perspective il me paraît nécessaire de penser le renouveau d'un marxisme créateur. Marx n’a jamais été aussi utile, nécessaire, pour comprendre et transformer le monde, aujourd’hui autant et même plus encore qu’hier. Etre marxiste dans cet esprit c'est partir de Marx et non s'arrêter à lui, ou à Lenine, ou à Mao, comme l'ont conçu et pratiqué les marxismes historiques du siècle dernier. C'est rendre à Marx ce qui lui revient : l'intelligence d'avoir amorcé une pensée critique moderne, critique de la réalité capitaliste et critique de ses représentations politiques, idéologiques et culturelles. Le marxisme créateur doit poursuivre l'objectif d'enrichir sans hésitation cette pensée critique par excellence. Il ne doit pas craindre d'y intégrer tous les apports de la réflexion, dans tous les domaines, y compris ceux de ces apports qui ont été considérés, à tort, comme « étrangers » par les dogmatiques des marxismes historiques du passé.

Note

Les thèses présentées dans cet article ont été développées par l'auteur dans son ouvrage sur la crise, Sortir de la crise du capitalisme ou sortir du capitalisme en crise (ed Le Temps des Cerises, Paris 2009).

Samir Amin Samir Amin dirige le Forum Tiers Monde : http://www.forumtiersmonde.net/fren/index.php

06:00 Écrit par Socialisme-Solidarit dans Société | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : economie, capitalisme, marx, socialisme, crises, keynes |  Facebook |

10/11/2009

Préface du livre « trotskisme ou léninisme » de Harpal Brar (Présenté lors du précédent message de ce blog).

Tract PTB compL’un des mythes lancés par les trotskistes –avec l’aide considérable de la bourgeoisie impérialiste- c’est que le léninisme et le trotskisme sont synonymes ; qu’après Lénine, Trotski était le bolchévik le plus brillant et le plus important (certains vont même jusqu’à dire que Lénine fut un grand trotskiste) ; que Trotski était le véritable héritier du léninisme et un digne successeur de Lénine, mais qu’il fut –hélas- privé de la place qui lui revenait par las manœuvres d’un homme médiocre de troisième ordre doublé d’un despote oriental, à savoir Joseph Staline. Ce mythe anticommuniste, ressassé jusqu’à l’indigestion d’une décennie à l’autre sur un mode goebbelsien (ndlr : relativement à Joseph Goebbels, chef de la propagande sous le troisième Reich, en Allemagne nazie), non seulement dans les publications trotskistes, mais aussi dans les classes des professeurs et enseignants petit-bourgeois d’histoire et de sociologie –sans parler de la presse impérialiste et des médias électroniques- ce mythe, donc, a acquis la force d’une véritable nuisance publique.
Celle-ci est le produit d’une distorsion et d’une falsification délibérées du marxisme-léninisme par le trotskisme et ses alliés bourgeois, de tromperies, d’insinuations, d’omissions, ainsi que d’interprétations tendancieuses de l’histoire de la grande Révolution d’Octobre, de la pratique et du rôle révolutionnaire de l’U.R.S.S., d’une part, et de l’ignorance des personnes à qui sont adressées ces tromperies, ces distorsions et ces falsifications directes, d’autre part. Quiconque a, un tant soit peu, étudié –et, à plus forte raison, beaucoup étudié- le sujet ne peut qu’être conscient du mensonge total que constitue ce mythe. Le but de l’ouvrage présenté (ndlr : « trotskisme ou léninisme », d’Arpal Brar) est de dénoncer ce mythe et d’exposer l’essence réellement réactionnaire, contre-révolutionnaire de l’idéologie petite-bourgeoise que représente le trotskisme, aussi inconciliablement hostile au marxisme-léninisme que ne l’est la bourgeoisie au prolétariat –et ce, en dépit de sa terminologie pseudo-marxiste, ultra-« gauchiste » et ultra-« révolutionnaire ».
La tâche de cet ouvrage consiste à montrer que le léninisme et le trotskisme s’excluent mutuellement ; que le trotskisme est inconciliablement opposé au léninisme ; que ceux qui se veulent marxistes-léninistes ont le devoir impérieux, dans l’intérêt du prolétariat, de mener une lutte impitoyable et sans compromis contre le trotskisme ; qu’ils doivent enterrer le trotskisme en tant que courant idéologique au sein de la classe ouvrière. En outre, je vise à démontrer qu’après la mort de Lénine, en janvier 1924, du fait que le léninisme avait été confirmé par le Parti bolchévik désormais sous la direction de Staline, le trotskisme poursuivit ses incessantes attaques contre ce même Léninisme, après avoir rapporté quelques modifications tactiques à ses attaques.
Dorénavant, il fallait attaquer le léninisme et la politique léniniste du Pari en feignant de s’en prendre au « stalinisme » au nom du léninisme. Pour y arriver, le trotskisme poursuivit sa lutte contre-révolutionnaire contre le léninisme révolutionnaire, sans toutefois jamais citer ouvertement ni spécifiquement le léninisme en tant que cible. Mentionnons –et c’est tout à l’honneur du Parti bolchévik, et de son dirigeant Staline- que le trotskisme reçu des coups aussi violents que ceux qu’il avait déjà reçus du vivant le Lénine, coups qui allaient se solder par son ignominieuse défaite. J’insisterai tout particulièrement sur trois caractéristiques du trotskisme, des caractéristiques qui le mettent en contradiction irréconciliable avec le léninisme.

08/11/2009

Trotskisme ou léninisme (Harpal Brar)

 

Tract PTB

 

Les organisations trotskistes ne cessent de proclamer que trotskisme et léninisme sont synonymes. Que Trotski était le véritable héritier de Lénine, son successeur désigné… Pourtant, le trotskisme ne s'est pas imposé au temps de Lénine, ni après la mort de celui-ci. Pourquoi?

Les partis et mouvements d'obédience trotskiste n'ont jamais pris la tête d'aucune révolution dans l'histoire. Pourquoi?

Les leaders politiques du trotskisme se sont mis au service de la contre-révolution pendant la guerre froide, déstabilisant les pays qui construisaient le socialisme au nom d'une « lutte contre le bureaucratisme », applaudissant les « révolutions démocratiques » d’Eltsine et consorts. Pourquoi ?

Alors qu’en France, en Grande-Bretagne et d’autres pays encore, des tendances trotskistes, divisées entre-elles, disposent d’une audience certaine suite à la disparition des partis communistes révolutionnaires, il était important de faire parler les faits, de replacer Léon Trotski, sa politique et son idéologie devant l’histoire. L’impossibilité de la construction du socialisme dans un seul pays, la défaite annoncée face à l’Allemagne nazie, la guerre civile en Espagne, le testament de Lénine, la lutte de classe dans les campagnes soviétiques, les procès de Moscou…

A travers de nombreuses citations de Trotski lui-même, les luttes au Comité Central avec Lénine et de sources inédites, et dans un système sans fard, Harpal Brar nous livre ici un document fondamental pour l’avenir du mouvement communiste international.

En effet, cette analyse méticuleuse démasque les imposteurs réactionnaires au verbiage révolutionnaire qui l’ont toujours divisé et veut ainsi contribuer à la réunification, sur une base marxiste-léniniste conséquente, des communistes du monde entier.

Harpal Brar dédie cet ouvrage à tous les jeunes révolutionnaires.

N° spécial d’ETUDES MARXISTES, paru chez EPO (suivre le lien).

05/11/2009

Investissement, compétitivité, libre-échange, flexibilité : les quatre principes idéologiques de la régression sociale

Investissement, compétitivité, libre-échange, flexibilité : les quatre principes idéologiques de la régression sociale

 

Corinne Gobin (directrice du GRAID-Institut de Sociologie, ULB)

 

Comprendre les enjeux socio-politiques liés à des débats qui a priori paraissent très techniques, (les débats liés à la liberté de l'investissement et au libre-échange commercial et financiers), c'est avant tout comprendre que l'on se trouve dans une situation de confrontation idéologique très rude entre conceptions du monde diamétralement opposées : d'une part, une vision de libéralisme économique où l'économie est la fin de l'activité humaine et  n'a pas d'autre objectif que de chercher par tous les moyens à amplifier les rapports de domination politique et économique d'une branche très aisée de propriétaires financiers sur le reste de la population; d'autre part, une vision où les droits collectifs pour la réalisation de l'émancipation et du bien-être des populations font de l'économie un moyen parmi d'autres pour réaliser ces fins.

Or cette confrontation a beaucoup de mal à s'inscrire dans le débat démocratique  car tout est fait pour que le vocabulaire mobilisé dans la mise  en œuvre du projet néo-libéral soit banalisé et considéré par tous comme relevant de l'évidence et de la nécessité -et l'action quotidienne des grands médias  détenus par les grands groupes mondiaux financiers a, à ce titre, un rôle central pour nous habituer peu à peu à penser avec en tête des références saturées par l'idéologie néo-libérale.

Ainsi, les termes mobilisés pour faire ratifier des accords de libre-échange par les Parlements peuvent paraître tout à fait "normaux" et "naturels", faisant partie du vocabulaire économique banal : ils ne le sont pas! Parce que, en tant qu'outils au service de la diffusion d'une manière unique de penser la société, ils prennent sens, non pas séparément, mais à l'intérieur d'un réseau de significations  et de représentations particulières du monde où chaque mot se trouve en résonance avec les autres pour s'attacher à banaliser la même idée : toute l'énergie et les ressources de la société doivent être mobilisées au service de la constitution d'une rente de plus en plus élevée pour ceux qui détiennent le pouvoir financier.

Le néo-libéralisme hypertrophie la place de l'économie dans la société en vue d'imposer et de démultiplier le pouvoir des propriétaires de capitaux.

Pour que, collectivement, il nous soit possible de remettre l'économie à sa "juste place", celle de moyen au service de la réalisation des valeurs démocratiques (accès égal à tous aux droits sociaux individuels et collectifs : enseignement, santé, logement, sécurité sociale, environnement protégé et non dégradé,…), il nous faut au préalable démystifier ensemble  ce vocabulaire au service de l'idéologie de la rente dont on voudrait nous nourrir et nous pétrir comme s'il était immanquablement notre pain quotidien.

 

Le dogme du libre-échange

 

Dans le mode de pensée néo-libérale, liberté de l'investissement, liberté des échanges (commerciaux et financiers), compétitivité et flexibilité sont inextricablement liés; la grande force de la droite politique depuis près de 25 ans est d'avoir réussi à nous les présenter non comme la base d'un programme politique de droite, nécessairement régressif sur le plan de la sauvegarde et de l'extension du progrès social collectif, mais comme les mots d'ordre nécessaires au fonctionnement normal de toute économie. Ils ont même peu à peu été intégrés comme tels dans les programmes des partis sociaux-démocrates et des organisations syndicales.

Ces mots forment un système sémantique  qui avalise le dogme du libre-échange. En tant que dogme, celui-ci s'inscrit nécessairement dans une logique d'intolérance où tout ce qui concourt à la réalisation du projet néo-libéral est nécessairement positif, sur la voie de la raison, du progrès et de la modernité alors que ce qui s'y oppose est présenté comme périlleux, rétrograde et intolérable. Certains mots, qui expriment un projet contraire, deviennent dès lors "tabous" et chargés d'une charge négative tellement puissante qu'il devient impossible de les mobiliser dans un débat libre et démocratique. Il est de notre tâche collective  d'aider à libérer ce débat à travers une invitation à interroger le sens des mots.

Libre-échange est ainsi opposé à protectionnisme : on voit tout de suite le jeu idéologique sous-jacent. Un des termes est positivé par son association à libre (qui pourrait être contre la liberté?) tandis que l'autre renvoie à l'idée d'un repli négatif et égoïste sur soi-même (qui assumerait cette image égoïste?). Construire un modèle alternatif qui affronte le néo-libéralisme passe dès lors par la nécessité de renverser cette échelle de valeurs qui nous est imposée et donc de désigner les choses d'une autre façon, de sortir des carcans lexicaux qui nous sont imposés.

Le libre-échange n'est rien d'autre que l'imposition d'une économie déréglementée, désignons-le comme tel tandis que le protectionnisme recouvre en fait souvent le droit pour chaque Etat démocratique à exprimer son indépendance dans ses choix d'organisation de la société (le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes).

Renverser les valeurs c'est dès lors considérer qu'un Etat sur le plan économique doit essentiellement se consacrer à produire des biens et des services nationaux qui seront essentiellement échangés sur les marchés nationaux, l'échange international de biens n'étant valorisé et envisagé que si et seulement si il ne vient pas perturber les grands équilibres nationaux sociaux (emploi, redistribution des richesses, réalisation des droits sociaux collectifs) et environnementaux (lutte contre le gaspillage de l'énergie et des ressources naturelles, limitation  maximale des pollutions). En quelques mots, l'économie nationale doit être l'essentiel et le commerce international, l'accessoire.

Si ce genre de proposition tend aujourd'hui à paraître insensée et iconoclaste tant nous avons été habitué à "macérer" par la voie des médias dans la banalisation du libéralisme économique, rappelons qu'il n'y a pas de cela si longtemps, cette pensée était un des axes-clé des analyses proposées par l'économiste John Maynard Keynes : "Je suis donc de ceux qui veulent minimiser les imbrications économiques des nations. Les idées, le savoir, l'art, l'hospitalité, le tourisme : voilà des choses internationales par nature. En revanche, laissons les biens à leur place chaque fois qu'il est raisonnable, commode et possible de les y laisser; notamment confinons la finance au secteur national".[1]

Ce droit des peuples à disposer de leur économie nationale repose sur un projet qui défend la valorisation des droits socio-politiques démocratiques et l'action collective pour sauvegarder les équilibres écologiques comme principes premiers du fonctionnement d'une société :

-une production nationale, c'est avant tout un débat politique national pour discuter des priorités de développement et un contrôle socio-politique national sur l'organisation de la production et donc du travail (et des emplois) ainsi que de la redistribution des richesses nationales. Plus la production est locale et plus il est démocratiquement possible d'en débattre et de la contrôler collectivement. Dans l'histoire du développement du capitalisme industriel des pays d'Europe occidentale, le renforcement de la dégradation des conditions de vie et de travail de la main-d'œuvre ouvrière est toujours allée de pair avec l'accroissement de l'ouverture internationale du commerce et des finances;

-un constat est à faire : plus de la moitié du commerce international est composé d'échanges simultanés de mêmes biens (les Français consomment de l'eau en bouteille italienne et les Italiens de l'eau française). La situation est encore plus absurde dès que les distances d'échanges s'accroissent (entre les Américains et les Européens par exemple). Le savoir et le savoir-faire peuvent devenir internationaux (échanges des pratiques, des techniques et des "recettes") mais les biens matériels qui en sont issus, principalement, nationaux. Il faudrait en effet enfin prendre la mesure de cet invraisemblable gaspillage d'énergie et de ressources inutile (transport et frigorification de ces biens) dans ce projet du "tout-échange" extrêmement coûteux pour chaque collectivité nationale (l'énergie n'est jamais payée au prix coûtant par les industriels mais subventionnée par l'Etat) et in fine pour la collectivité internationale (l'accroissement des échanges et donc de l'utilisation des transports participe à un degré élevé à la production des pollutions atmosphériques, terrestres et aquatiques).

Ce contrôle démocratique national de l'économie ne signifie en aucune façon le retour à de dangereux penchants nationalistes teinté de chauvinisme belliqueux et/ou d'attitudes xénophobiques lorsqu'il s'insère dans une valorisation de l'échange international des cultures et des savoirs où les êtres humains seraient au contraire amenés à circuler librement.

Remarquons encore le paradoxe de l'association entre "libre" et "échange" dans ce modèle de libéralisme économique  : tant l'histoire de ces rapports économiques que son actualité  s'appuient sur l'imposition de rapports de domination explicites ou implicites (le colonialisme et l'impérialisme sous ses formes anciennes et modernes), la liberté n'étant celle que des plus forts.

 

Le dogme de la liberté de l'investissement

 

Ce modèle des biens qui circulent sans aucune entrave s'accompagne aujourd'hui d'un discours sur la promotion de la liberté de l'investissement. Au moins deux manipulations sémantiques sont à relever dans ce discours légitimateur du libre-échange financier.

En premier lieu, la notion d'investissement aujourd'hui prônée ne correspond pas à ce que le sens courant à l'habitude d'entendre par ce terme, se reposant encore sur l'imaginaire des années soixante où l'investissement économique était envisagé sous l'aulne keynésien comme une mise en œuvre directe de capitaux en vue d'accroître la production de biens matériels (développement ou création des activités de production). Le sens d'investissement est en effet aujourd'hui contaminé par le terme anglo-saxon investment qui en français était anciennement rendu par "placement financier", le fait de disposer de son capital en vue de le faire fructifier[2].

Dès lors, lorsque les accords bilatéraux sur la liberté des investissements sont promus par la Belgique, cette promotion laisse supposer l'idée que l'on va aider à accroître la capacité d'un autre pays à développer de la richesse nationale (investissement productif) alors que ce qui est réellement en jeu est tout autre. Ce type de traité bilatéral promeut en effet l'idée qu'un Etat doit intervenir pour consacrer  un droit privé sur tous les autres droits publics élaborés par l'autre Etat : le droit de la défense et de la protection de la rente privée, c'est-à-dire le droit pour n'importe quel individu propriétaire de tout type de placement (fonds, brevet dont les brevets sur les OGM, actions,…) de faire primer son droit de propriétaire sur toute autre réglementation publique. Ce type de traité nous replonge ainsi directement en plein 19ème siècle où l'activité de l'Etat bourgeois était principalement assimilée à la promotion des "affaires" (commerciales, financières, …) et à leur protection.

Une autre manipulation sémantique provient du fait que ces traités sont présentés comme défendant et protégeant les capitaux nationaux (dans notre cas, belges) investis à l'étranger. Deux remarques sont à faire devant ce type de déclaration : premièrement, l'intrication actuelle des capitaux étrangers dans la constitution des actifs des entreprises et des groupes financiers situés sur le territoire belge est aujourd'hui telle que la notion de "capital national" à protéger, pour un pays comme la Belgique, devient surréaliste; deuxièmement, à l'inverse de la logique du développement et du contrôle national de l'économie,  un capital qui va s'investir à l'étranger se place dans une logique de délocalisation qui s'appuie le plus souvent sur la volonté de fuir les contraintes nationales de respect des droits sociaux et environnementaux. Ce type de traité valorise ainsi une attitude générale de contournement des droits collectifs, au détriment en premier lieu de l'emploi national.

 

 La compétitivité et la flexibilité

 

Ce rapide tour d'horizon des mots qui participent à la constitution du dogme du libre-échange doit servir aussi à rappeler, qu'à contre-courant du sens construit par les médias, la "compétitivité" d'une entreprise n'est pas synonyme de sa "rentabilité" et que la flexibilité imposée au salarié(e) dans ses conditions de travail n'est aucunement la possibilité qui lui est offerte pour accéder enfin à la liberté.

Compétitivité et flexibilité (qu'elle soit négociée ou non, peu importe) sont partie intégrantes du dogme du libre-échange. Ce dogme, comme nous venons de l'expliquer, étant centré sur la consécration du droit privé du propriétaire du capital à produire de la rente comme primant  sur toute autre considération, la compétitivité s'assimile à la recherche de la maximisation de cette rente. Soit à travers l'idéologie de l'exportation à tout pris (le "tout-échange" vu précédemment  qui conduit à la recherche incessante de nouvelles parts de marché sur un marché mondial et par conséquent à la concentration économique sur le plan mondial); soit à travers l'idéologie de la flexibilité qui fait reporter la contrainte et les risques de ce système instable (la conquête de nouvelles parts de marché à tout prix) sur le collectif des travailleurs par un abaissement des salaires (le niveau de la masse salariale calculée en pourcentage du PIB est aujourd'hui largement inférieure à celle qu'elle était en 1960 dans les pays d'Europe occidentale), par une détérioration de leur droits et statuts (contrats précaires et statuts individualisés, diminution des droits de prestation sociale) et par une dégradation de leurs conditions  de travail (augmentation de la durée du travail, de l'intensité de travail, perte d'autonomie dans les tâches,…).

 

Libre-échange, liberté de "l'investissement" privé, compétitivité et flexibilité constituent le noyau idéologique du néo-libéralisme qui offrent aux propriétaires de capitaux le droit privé, de plus en plus construit comme inviolable par la protection d'une prolifération de traités économiques, de ponctionner individuellement, en court-circuitant toute délibération socio-politique collective, une part de plus en plus élevée de la richesse produite par le collectif des salariées et salariés.



[1] Cité par l'économiste Herman Daly, in "Les périls du libre-échange", in Pour La Science, n°195, janvier 1994, article qui a, notamment, inspiré ce texte.

[2] Cf Jean-Claude Deroubaix, "Le vocabulaire de la mondialisation. L'exemple des accords de protection des investissements", à paraître dans la revue MOTS pour un dossier spécial sur le vocabulaire de la mondialisation.

03/11/2009

Citations.


"Les prolétaires n'ont rien à perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à gagner. Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !"
Karl Marx & Friedrich Engels

"Par l'amélioration rapide de tous les instruments de production, par les communications rendues infiniment plus faciles, la bourgeoisie entraîne toutes les nations, jusqu'aux plus barbares, dans le courant de la civilisation. Le bas prix de ses marchandises, est son artillerie lourde, avec laquelle elle rase toutes les murailles de Chine, avec laquelle elle contraint à capituler les barbares xénophobes les plus entêtés. Elle contraint toutes les nations, sous peine de courir à leur perte, à adopter le mode de production bourgeois ; elle les contraint d'importer chez elles ce qui s'appelle la civilisation, autrement dit : elle en fait des nations de bourgeois. En un mot, elle crée un monde à son image."
Karl Marx & Friedrich Engels

"Surtout, soyez toujours capables de ressentir au plus profond de votre cœur n'importe quelle injustice commise contre n'importe qui, où que ce soit dans le monde. C'est la plus belle qualité d'un révolutionnaire."
Ernesto "Ché" Guevara

"Si le communisme ne devait pas conduire à la création d'un homme nouveau, il n'aurait aucun sens."
Ernesto "Ché" Guevara

"Sous un bon gouvernement, la pauvreté est une honte ; sous un mauvais gouvernement, la richesse est aussi une honte."
Confucius

"Quiconque souhaite le renforcement de la démocratie devra souhaiter également le renforcement et non pas l'affaiblissement du mouvement socialiste ; renoncer à la lutte pour le socialisme, c'est renoncer en même temps au mouvement ouvrier et à la démocratie elle-même."
Rosa Luxembourg

"Là où il y a une volonté, il y a un chemin."
Vladimir Illich Oulianov (Lénine)

"Dans une société fondée sur le pouvoir de l'argent, tandis que quelques poignées de riches ne savent être que des parasites, il ne peut y avoir de "liberté", réelle et véritable."
Vladimir Illich Oulianov (Lénine)

"Aucun homme n'a reçu de la nature le droit de commander les autres."
Denis Diderot

"Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c'est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience."
Karl Marx

"Le domaine de la liberté commence là où s'arrête le travail déterminé par la nécessité."
Karl Marx

"Celui qui ne connaît pas l'histoire est condamné à la revivre."
Karl marx

"Le capital est semblable au vampire, il ne s’arrime qu’en suçant le travail vivant et sa vie est d’autant plus allègre qu’il en pompe davantage."
Karl marx

"Abolissez l’exploitation de l’homme par l’homme et vous abolirez l’exploitation d’une nation par une autre nation."
Karl marx

"L’histoire de toute société se résume dans le développement des antagonismes de classes, antagonismes qui ont revêtu des formes différentes à de différentes époques."
Karl marx

"Pour être un membre irréprochable parmi une communauté de moutons, il faut avant toute chose être soi-même un mouton."
Albert Einstein

"Il n'existe que deux choses infinies, l'univers et la bêtise humaine... mais pour l'univers, je n'ai pas de certitude absolue."
Albert Einstein

"Le mot progrès n'aura aucun sens tant qu'il y aura des enfants malheureux."
Albert Einstein

"L'existence sociale des hommes détermine leur pensée."
Mao Tsé-toung

"En fin de compte, le régime socialiste se substituera au régime capitaliste ; c’est une loi objective, indépendante de la volonté humaine. Quels que soient les efforts des réactionnaires pour freiner la roue de l’histoire dans son mouvement en avant, la révolution éclatera tôt ou tard et sera nécessairement victorieuse."
Mao Tsé-toung

"Le but de la révolution socialiste est de libérer les forces productives. La transformation de la propriété individuelle en propriété collective socialiste dans les domaines de l’agriculture et de l’artisanat, et celle de la propriété capitaliste en propriété socialiste dans l’industrie et le commerce privés aboutiront nécessairement à une libération considérable des forces productives. Et les conditions sociales seront ainsi créées pour un énorme développement de la production industrielle et agricole."
Mao Tsé-toung

06:45 Écrit par Socialisme-Solidarit dans Proverbes, citations | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : proverbes, citations, marx, mao, lenine, engels, einstein |  Facebook |

01/11/2009

L'histoire des Cinq Cubains telle qu’on ne vous l’a jamais racontée

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Ricardo ALARCÓN DE QUESADA

I. Les héros interdits

« Dans ce pays-ci, mets-toi ça dans la tête, tu dois courir aussi vite que tu peux pour rester à la même place »

Lewis Carroll
Alice au pays dess merveilles

Vous souvenez-vous d’Elián ?

L’affaire Elián González, un garçon de six ans, retenu par la force par des inconnus contre la volonté de son père, dans un défi ouvert à la loi US et à la décence, avait été largement rapportée par les médias dans le monde entier. Miami, le lieu de la séquestration, s’était transformée en une sorte de ville sécessionniste US, lorsque le maire, le chef de la police, les politiques, tous les quotidiens et les commentateurs de radios et de télévisions, de concert avec les institutions religieuses et patronales, s’étaient unis avec certains groupes violents des plus notoires obéissant aux ordres des groupes terroristes et violents pour s’opposer à l’ordre des tribunaux et du gouvernement de libérer le garçon.

Il avait fallu envoyer une équipe des forces spéciales de Washington DC, pour lancer une opération secrète et rapide afin d’occuper plusieurs maisons, désarmer les individus qui étaient fortement armés et cachés dans le quartier, sauver le garçon et restaurer la loi. Tout le monde avait suivi l’information. Jour après jour.

Mais presque personne ne savait, qu’au même moment, exactement au même endroit – à Miami- cinq autres jeunes Cubains avaient été arbitrairement privés de leur liberté et subissaient une grande injustice.

Gerardo Hernández, Ramón Labañino, Antonio Guerrero, Fernando González et René González avaient été arrêtés très tôt le matin du samedi 12 septembre 1998, et emprisonnés pour 17 mois, seuls, dans des cellules punitives. Depuis le début de l’instruction jusqu’au jugement, le principal chef d’accusation qu’avaient retenus les procureurs et le juge, était que les cinq jeunes Cubains avaient infiltré, pacifiquement et sans armes les groupes terroristes anti-Cubains dans le but d’informer Cuba sur leurs plans criminels.

Avec ce genre d’accusation, était-il concevable que qu’un quelconque révolutionnaire cubain puisse obtenir un jugement objectif à Miami ? Cela aurait-il été possible pendant la séquestration d’Elián, dans l’ambiance de violence, de haine et de peur qui régnait ?

Pour les services du Procureur, c’était parfaitement possible. Selon ses termes, « Miami est une communauté très grande, diverse et hétérogène » capable de traiter n’importe quel sujet sensible, y compris ceux qui impliquent la révolution cubaine. C’est cette phrase que les procueurs ont répété pour rejeter plus de dix motions présentées par les avocats de la défense demandant de délocaliser le procès.

Le même gouvernement qui avait été obligé de traiter Miami comme une sorte de ville rebelle et d’envoyer secrètement des forces pour restaurer la légalité, a menti plusieurs fois sur la question du lieu du procès en refusant aux prévenus le droit que les Usaméricains respectent tant, il a rejeté la requête de délocalisation du procès vers la ville voisine de Fort Lauderdale, située à une demi-heure de Miami. Ironiquement, quelques années après, en 2002, quand le gouvernement avait été poursuivi au civil pour une affaire administratif de moindre importance, résolue par la suite par un accord hors du tribunal, et liée indirectement au cas d’Elián, le gouvernement demanda un changement de lieu vers Fort Lauderdale, en affirmant qu’à Miami, il était impossible de juger avec objectivité une quelconque affaire en relation avec Cuba (Ramírez vs. Ashcroft, 01-4835 Civ-Huck, 25 juin 2002).

Cette contradiction flagrante, qui est la preuve claire d’un mauvais comportement du tribunal, d’un réel abus , a été l’un des facteurs principaux sur lesquels a été fondée la décision unanime de la Cour d’Appel, en 2005, pour annuler les condamnations des Cinq et décider un nouveau jugement (Court of Appeals for the Eleventh Circuit, No. 01-17176, 03-11087).

Cette décision historique fut ensuite infirmée par la majorité du tribunal sous la pression du Procureur Général (ministre fédéral de la Justice) Alberto Gonzales dans une action contraire à ce que supposerait la pratique courante du droit aux USA. Le succès de cette manœuvre de M. Gonzales, démonstration de sa philosophie juridique particulière, rendit impossible une résolution juste de cette affaire qui aurait honoré les USA.

La décision de la cour, un document solide de 93 pages qui décrivait des faits irréfutables de la guerre terroriste menée depuis un demi-siècle contre Cuba, reste un document extraordinaire l’histoire US et qui restera un texte que les professeurs et les étudiants en droit analyseront avec respect.

Mais ceci est un autre chapitre dans la longue saga des Cinq.

Quant à Elián González, il est sur le point d’achever son lycée et continue d’attirer l’attention des médias étrangers et des visiteurs qui se rendent à Cárdenas, le joli village dans lequel il vit. Lorsqu’ils se endent à la maison d’Elián, ils sont surpris par des affiches qui réclament la liberté des Cinq jeunes dont les visiteurs n’avaient certainement pas entendu parler jusqu’alors.

Commentaire de Leonard Weinglass:
« Le procès a été tenu secret par les médias US. Il est inconcevable que le procès le plus long des USA jusqu’au jour de son verdict, n’ait été couvert que par la presse locale de Miami, alors que notamment des généraux, un amiral ainsi qu’un conseiller de la Maison Blanche avaient été appelés à témoigner par la défense. Où étaient alors les médias US pendant ces six mois ? Non seulement ce procès avait été le plus long, mais il traitait une affaire qui impliquait des questions importantes de politique étrangère et de terrorisme international. C’est aux médias US qu’il faut poser la question, car ils continuent à refuser de couvrir un cas dans lequel il y a eu tant de violations de droits fondamentaux, et y compris des violations des droits humains des prisonniers. » (Réponse de Leonard Weinglass, au Forum organisé par http://www.antiterroristas.cu , le 12 septembre 2003).

Ce qui a sauvé Elián c’est le fait que les Usaméricains étaient a courant de son cas et qu’ils s’étaient impliqués pour que la justice triomphe. Les Cinq sont toujours emprisonnés – cela fera 11 ans en septembre prochain – victimes d’une terrible injustice, car on ne permet pas aux Usaméricains d’en prendre connaissance. Les Cinq sont punis cruellement parce qu’ils ont combattu le terrorisme. Ils sont des héros, mais des héros interdits.


II. La justice aux Pays des merveilles

« La sentence d’abord… le verdict ensuite! »


Lewis Caroll
Alice au pays des merveilles

Une fois écartée la question de la délocalisation du procès, le résultat du procès des Cinq était déjà prédéterminé. Il suivait strictement la prophétie de la Reine.

Les médias US ont joué un rôle très important dans deux directions. En dehors de Miami c’était un silence total ; comme l’avocat Leonard Weinglass l’a très habilement décrit, leur rôle contrastait avec celui qu’ils avaient joué dans le Comté de Dade, offrant tous deux, les médias et la cour, offrant un show impressionnant de discipline.

Les médias locaux ne se sont pas contentés de couvrir intensivement l’affaire , mais ils y sont également intervenus, comme s’ils avaient fait partie de l’accusation. Les Cinq avaient été condamnés par les médias avant même d’être accusés.

Le samedi 12 septembre 1998, très tôt le matin, tous les médias de Miami diffusaient sans discontinuer des flashes sur la capture de « terrifiants » agents cubains, « prêts à détruire les USA » (c’était la phrase que le Procureur adorait et qu’il a répété maintes et maintes fois durant tout le procès). Ce matin-là, le titre de Une fut : « Des espions parmi nous ». Simultanément, et fort à propos, le chef du FBI à Miami recontrait Lincoln Díaz Balart et Ileana Ros-Lehtinen, les représentants de la vieille garde de Batista au Congrès.

Une campagne de propagande sans précédent fut lancée contre cinq individus qui ne pouvaient pas se défendre, car ils étaient totalement isolés du monde extérieur, jour et nuit, pendant un an et demi, dans ce qu’on appelle dans l’argot de la prison « le trou ».

Un cirque médiatique a entouré les Cinq depuis leur arrestation jusqu’à aujourd’hui. Mais seulement à Miami. Sur le reste du territoire des USA, c’est le silence radio sur leur dure situation. Le reste du pays n’est pas très au courant de cette affaire, et on le maintient dans l’ignorance, comme si tout le monde acceptait l’idée que Miami – cette « communauté très diverse et extrêmement hétérogène », selon la description du Procureur – appartiendrait effectivement à une autre planète.

Cela aurait pu être une proposition raisonnable, si quelques faits honteux n’avaient pas récemment été découverts. Certaines personnes des médias impliquées dans la campagne à Miami – « journalistes » et autres – avaient été payées par le gouvernement US, elles figuraient sur leurs listes de personnel en tant qu’employés dans la machine de propagande anti-cubaine à la radio et la télévision, une campagne qui a coûté plusieurs centaines de millions de dollars aux contribuables usaméricains.

De fait, les Usaméricains se sont vus obligés d’être très généreux, sans le savoir. Il y a une longue liste de « journalistes » de Miami qui ont couvert l’intégralité du procès des Cinq, tout en recevant des chèques fédéraux bien juteux (pour en savoir plus sur le « travail » de ces « journalistes », consulter le site web http://www.freethefive.org).

En 2005, La décision de la Cour d’Appel a offert également un bon résumé de la campagne propagandiste, avant et durant le procès. C’est une des raisons pour lesquelles la Cour avait été amenée à « invalider les sentences et ordonner un nouveau jugement ». Miami n’était pas un lieu pour rendre la justice. Comme les juges l’avaient dit « les preuves présentées [devant le Tribunal de Miami] pour appuyer les requêtes de délocalisation étaient massives » (Court of Appeals for the Eleventh Circuit, No. 01-17176, 03-11087).

Clarifions un point. Nous ne parlons pas ici de journalistes, au sens où les Usaméricains en dehors de Miami peuvent l’entendre. Nous nous référons aux « journalistes » de Miami, c’est une chose très différente.

Leur rôle n’était pas de publier des informations, mais plutôt de créer un climat qui assure les condamnations. Ils ont même appelé à des manifestations publiques à l’extérieur des bureaux dans lesquels se réunissait la défense et ont harcelé les membres potentiels du jury pendant la phase précédant le procès. Le tribunal lui-même a exprimé sa préoccupation face la «quantité formidable de demande sà connaître les d’avance les questions qui seraient posées aux candidats-jurés, apparemment afin d’informer les auditeurs et téléspectateurs, et parmi eux les personnes sélectionnées comme candidats, sur les questions que leur poserait le tribunal. »

Nous parlons d’un groupe d’individus qui ont harcelé les jurés, en les poursuivant dans la rue, caméra au poing, filmant leurs plaques d’immatriculation et les montrant à la télévision; Ils les poursuivaient jusqu’à l’intérieur du Palais de Justice, jusque devant la porte de la salle des jurés, et cela durant les sept mois de procédures préliminaires du procès procès, du premier au dernier jour.

Plus d’une fois la juge Leonard a protesté et supplié le gouvernement d’arrêter une mascarade si déplorable. Elle l’avait réclamé du début à la fin du procès et à plusieurs occasions. Elle n’a jamais été entendue (Official transcripts of the trial, p. 22, 23, 111, 112, 625, 14644-14646).

Le gouvernement n’était pas intéressé par la tenue d’un procès juste. Au cours du processus de sélection du juré, le Procureur était avide d’exclure la majorité des membres afro-usaméricains, tout comme il avait exclu les trois individus qui n’avaient pas montré de forts sentiments anticastristes.

À cette date Elián González avait été récupéré, et il occupait toujours l’esprit des jurés. Comme le dit l’un d’eux pendant la procédure de sélection : «Je serais préoccupé par les réactions qu’il pourrait y avoir…je ne veux pas que des émeutes éclatent ou des trucs du genre de ce qui s’est passé dans l’affaire Elián ». Ou bien un autre, je cite : «Pour vous dire la vérité…je deviendrais une vrai loque nerveuse, j’aurais peur pour ma propre sécurité si je ne revenais pas avec un verdict favorable à la communauté cubaine [de Miami] ».

C’est dans cette atmosphère de peur qu’avait débuté le plus long procès à ce jour dans l’histoire des USA, ce procès que les grands médias avaient « choisi » d’ignorer.

Source : Counterpunch Forbidden Heroes & Justice in Wonderland”
Traduit par Esteban G.. Édité par Fausto Giudice
Article original publié les 11 et 12/8/2009

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05:45 Écrit par Socialisme-Solidarit dans manipulation | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cuba, socialisme, prisonniers, sequestration_arbitraire, cubains |  Facebook |