20/02/2010

Alerte : les banques pillent !

Marco Van Hees    (Article extrait du site "MichelCollonInfo")

imagesÀ la RTBF, sur Télémoustique, à La Libre Belgique, puis sur Mise au point, Marco Van Hees est désormais bien connu en Belgique. L’ « inspecteur atypique », journaliste à Solidaire, raconte à ses collègues ce qu’il n’a pas dit aux autres à propos de son dernier livre : Banques qui pillent, banques qui pleurent. Enquêtes sur les profits et crises des banques belges

Interview par Lizz Print, suivi d'un extrait du livre

On est collègues… Je vous tutoie ?

Allons-y !

Tu as été pas mal sollicité dans la presse ces derniers jours… Et on t’a donné plusieurs surnoms : chevalier blanc, Don Quichotte, un air de Cohn-Bendit… Un préféré ?

(Il rit, hésite). Quelqu’un m’a parlé récemment des « donneurs d’alerte » aux Etats-Unis, des gens qui donnent l’alerte, signalent les dérapages. Ils ont un statut spécial, sont protégés pour ça. Il faudrait que je me renseigne, ça me conviendrait bien…

On a déjà pu te lire dans Solidaire sur Lippens, les fraudes des banques, leurs arnaques proposées aux clients, les conditions de travail dans le secteur bancaire. Ton livre, c’est une bonne compil’ ou… ?

(sourit). Pas seulement. Ça dépend évidemment de ce que chaque lecteur connait. J’ai déjà raconté pas mal de choses sur Lippens, mais ici, par exemple, je reviens sur son parcours. Celui de quelqu’un qui est toujours dans la logique de manger plutôt que d’être mangé. C’est la logique du capitalisme : toujours absorber de nouveaux concurrents, de nouveaux marchés. C’est sa ligne de conduite. Il entre aux assurances AG dont sa famille est actionnaire en 1981 pour succéder à son oncle. Très rapidement, il a de grandes ambitions, de grands appétits. Il prend les rennes de la société, qui se développe, rachète, troque. Jusqu’à récemment, ou avec ABN Amro, ça a été l’indigestion. Je ne m’attaque pas à sa personne, ni à d’autres, mais à sa fonction dans la société, aux actions qu’il mène.

Tu affirmes que non seulement les banque fraudent, mais également qu’elles organisent la fraude. Des preuves ?

La preuve est simple. Il suffit regarder les travaux de la Commission d’enquête parlementaire sur la grande fraude fiscale en 2008-2009. Trois grandes affaires de fraude ont été analysées. La première concerne la KBLux, qui offrait à ses riches clients des formules pour frauder le fisc. La seconde concerne des sociétés de cash, construction frauduleuse qui concerne des grands groupes en premier lieu mais où les banques ont joué un rôle crucial. Et la troisième est l’affaire « QFIE » pour « quotité forfaitaire d’impôt étranger ». J’y consacre un chapitre dans mon livre. Là, les banques ont été les principales organisatrices de la fraude. Elles ont trouvé puis profité d’une faille dans la législation fiscale. Elles se sont d’abord servies elles-mêmes, pour leur propre profit, puis elles ont commencé à l’utiliser comme un service à offrir, à proposer à leurs riches clients. Et elles leur ont proposé à tour de bras. Logique, car pour eux, les banques sont celles qui s’occupent de leurs affaires d’argent. Et elles s’en occupent plutôt bien… Elles s’occupent bien des riches clients, mais pas de tous ses clients.

Tu remets en cause le mythe du « client est roi », et vas jusqu’à affirmer que « les clients ne sont pas de numéros, mais des tirelires » !

J’ai dit que si le client est roi, les banquiers sont des républicains convaincus : cette logique est institutionnalisée dans le fonctionnement bancaire. Il y a des catégories de clients. Chez Fortis par exemple, il y a des noms pour chacune de ses catégories, selon le niveau du montant des avoirs. Ce sont des gens différents qui s’occupent de clientèles différentes. Et cela va de l’employé ordinaire d’une agence pour le client ordinaire, le « bas peuple », jusqu’à la filiale privée, le private banking, pour les super riches. À Bruxelles, il y a ce genre de salon, dans des bureaux décentralisés. C’est un peu comme le train : il y a des compartiments par classe. Sauf qu’ici, il y a jusqu’à 5 classes. Enfin même 6. Car il y a celle du démarkéting : les gens dont on veut se débarrasser, des clients qui ne rapportent rien. Ils ont des techniques spéciales pour ça : lors de séminaires, on apprend à se débarrasser de ces clients. C’est une employée qui m’a raconté ça. Elle a subi une formation, avec des jeux de rôle et échanges d’expériences sur « comment gérer un mauvais client ? ». Et comble, les banques sont payées avec de l’argent public pour assurer ces formations !


Après avoir été sauvées, les banques se font plus d’argent qu’avant la crise…

Elles ont eu et ont encore un grand rôle dans la crise. Les banques ont bénéficié, justement à cause de la crise, d’une diminution des intérêts sur leurs emprunts à la banque centrale européenne. Cela a permis de nouveaux crédits, de relancer l’économie et la consommation. Mais si les taux ont diminué de plus de moitié pour les banques, ils ont à peine diminué pour les clients. J’ai eu accès à une note interne d’un responsable de Fortis, Peter Vandekerckhove, où il met noir sur blanc que la marge bénéficiaire sur les crédits a doublé.

Autre révélation surprenante, notre banquier, celui derrière le guichet, n’a pas la vie facile…

Un syndicaliste m’a dit : « Il faut toujours se rappeler que le type que le client a en face de lui a un fusil derrière le dos, celui de sa direction. On l’oblige à faire ça. » Certains employés le vivent plutôt bien. Sans état d’âme. Mais d’autres vivent ça très mal. C’est pousser loin cette logique du profit : apprendre des techniques pour faire ça, trier les clients, essayer d’en pousser à la porte… La pression psychologique est très forte sur le personnel. Une partie des employés était dans une notion de service : maîtrise des produits bancaires, proposer des crédits, des épargnes,… Avec un profil de bon technicien mais pas de requin commercial. Ces gens là ne se sont plus retrouvés dans la nouvelle approche des banque : fini le service à la clientèle, bonjour le « refourguage » de produits à tout prix. Une logique où on a des objectifs commerciaux à atteindre, ce qui profite le plus à la banque. Je cite des témoignages de gens qui, avec la pression de la hiérarchie, se retrouvent sous antidépresseurs, des gens qu’on change d’agence, qui ont des signalements négatifs, avec conséquence sur leur rémunération (car elle est variable selon les objectifs commerciaux), des gens qui ont constamment peur d’être virés, même si ils sont là depuis longtemps.

Pourquoi revenir sur la privatisation de la CGER ?

Avec cette affaire, on est au cœur du sujet. Ici, le but est de voir comment les banques font la chasse au profit, toutes leurs techniques, et comment l’Etat intervient non pas pour contrôler les banques mais pour satisfaire leur soif de profit. Et c’est d’autant plus intéressant d’y revenir au moment où l’Etat « nationalise » Fortis pour la sauver ! Pendant 128 ans, la CGER a fonctionné sans problème. Et il suffit de 10 ans, intégrée à Fortis, pour qu’elle s’écroule. Alors quand j’entends Reynders, ministre des Finances, dire que « l’Etat n’a pas vocation à gérer une banque », je me dis qu’il doit souffrir d’amnésie pour dire des bêtises pareilles.

Tu ne l’oublies pas, ton vieil « ami » Reynders.

Non. J’ai voulu montrer l’obstination du gouvernement, et en partie de Didier Reynders, celui qui a porté toute l’affaire de banques depuis 2008. Du jour au lendemain, en septembre 2008, il a fallu sauver Fortis, prendre l’option BNP Paribas, sur les bons conseils d’Albert Frère, grand ami de Reynders, mais aussi, partenaire financier de BNP Paribas. Ils ont maintenu ce cap coûte que coûte, quitte à en faire une confrontation avec les actionnaires, quitte à tenter de manipuler la justice. C’est fou de voir, primo, comment on a donné les pleins pouvoirs à l’homme qui est le plus proche des banques, et deuxio, à quel point on peut mener cette politique, au nom de la démocratie, alors qu’on en viole les règles.

Tu n’es pas tendre avec Reynders et le MR. Mais tu égratignes aussi le CDH et Maystadt, ainsi que le PS pour son rôle dans la privatisation de la CGER.

Je me suis notamment entretenu avec Jean-Pierre Genbauffe, dirigeant de la CGSP (centrale FGTB des services publics) de l’ancienne banque publique, qui était en même temps président de la section d’entreprise du PS. Il obtient en 1993, juste avant la privatisation une entrevue secrète avec Lippens. « Quand j’ai compris que le PS ne s’opposerait plus à la privatisation, il s’agissait de chercher des garanties pour le personnel. », a-t-il dit. Lippens, lui, voulait s’assurer qu’il ne subirait pas des grèves à répétition. Avec le recul, Jean-Pierre Genbauffe dit qu’il savait que ça n’était pas une bonne idée de privatiser. Alors pourquoi ne pas avoir organiser la grève, la résistance contre la privatisation ? Il est aussi au PS. Et le PS a soutenu la privatisation. Philippe Busquin assurait que c’était nécessaire pour sauver la sécurité sociale. Alors, Genbauffe ne se bat pas contre la privatisation, mais seulement pour le personnel : transformer les statutaires en contrats de travail avec des avantages pour compenser. Du moins, pour le personnel de l’époque. Car les nouveaux engagés n’en ont pas bénéficié.

A l’époque, c’est une coalition sociale-chrétienne-socialiste qui est au gouvernement. Le ministre des Finances est un social-chrétien, Philippe Maystadt, et celui des Entreprises publiques est un socialiste, Guy Coëme – emporté par l’affaire Agusta, il est remplacé par un certain… Di Rupo. Les dernières étapes de la privatisation ont eu lieu sous Di Rupo comme vice-premier ministre. Au départ, les socialistes disent qu’ils ne s’agit pas vraiment d’une privatisation, mais de céder la moitié au privé : l’Etat garde le verrou de 50 %. Avec l’argument de Busquin que c’est nécessaire pour sauver la sécu. Peu après, Maystadt, considéré comme à gauche au sein de son parti, fonce sans état d’âme pour la privatisation : il faut sauter le verrou des 50 %, les socialistes doivent suivre. Après des exercices de contorsion où divers socialistes font des déclarations contradictoires, ils acceptent finalement, en disant « on laisse la possibilité, légalement, de donner plus de 50 % au privé, mais on ne le fera pas. On a juste besoin de le faire pour attirer les sociétés privées ». Mais quelques années plus tard, on déborde tout de même des 50 %. Bref, une célèbre technique du « saucissonnage », morceau par morceau, et en faisant pression sur les syndicats. En gros, les socialistes ont fait passer les mêmes mesures que la droite, mais juste un peu moins rapidement.


A écouter nombre de déclarations de ces dernières années, on croirait que les méchants responsables de la crise sont les banquiers, les capitalistes financiers, mais que les capitalistes industriels sont des gentils, soucieux du développement de la société ?

C’est ce que Di Rupo m’a dit lorsque je l’ai rencontré, suite à la sortie de mon livre sur la politique fiscale de Reynders. Sa thèse est que le capitalisme financier et industriel sont deux choses différentes. Mais ça ne tient pas la route. Prenons l’exemple d’Albert Frère, une des plus grosse fortune de Belgique. Est-ce un financier ou un industriel ? D’un côté, c’est un industriel. Il détient des parts dans des holdings de l’énergie (Total), du ciment, de l’alimentation (Ricard, Havana Club). Mais il reste un patron de holding. Ces domaines sont totalement imbriqués, on ne peut pas les séparer. La logique et les techniques sont les mêmes : la recherche permanente de plus gros profits, l’exploitation des travailleurs.

Votre alternative, c’est la Kiwibank, une banque publique. D’autres, comme Eric De Keulenaere, professeur d’économie à l’Institut Solvay, vont dans le même sens… Même combat ?

Non. Au lendemain du sauvetage de Fortis par l’Etat, le PTB a lancé cette proposition d’une banque publique. Depuis lors, d’autres ont soutenu cette idée que l’Etat devait en rester actionnaire, et ne pas re-privatiser comme cela a été fait. Mais cela ne suffit pas. Sinon, on pourrait dire que Dexia, avec ses capitaux publiques, est une banque publique. Mais une banque avec des actions de l’Etat peut néanmoins fonctionner comme une banque privée. C’était d’ailleurs déjà le cas avec la CGER.

L’idée de la Kiwibank, c’est d’avoir un secteur bancaire entièrement public, coupé de la chasse au profit. Une banque au service de la population, des gens, de l’économie qui accomplirait les différentes tâches d’intermédiaire financier sans profit. Puisque finalement, elle met en relation des emprunteurs et des épargnants. Elle n’a pas forcement besoin de se faire du profit là-dessus. Les banques ne sont pas créatrices de richesse, comme l’avait déjà montré Marx. Elles ne font qu’accaparer la plus-value créée par les entreprises industrielles. Mais pourtant, certaines années, elles font autant de profit que toutes les entreprises industrielles ensemble. C’est un secteur tellement important qu’il faut donner l’exemple : non, une banque ne doit pas forcément faire du profit. Et ses rôles sociaux seront d’autant mieux remplis. Dans le livre, je cite 10 avantages d’une banque publique…


Avec tout ce que tu dénonces, tu penses encore pouvoir mourir de mort naturelle ?

(confiant). Si je peux donner un conseil aux tueurs, il vaut mieux viser l’éditeur ou les libraires, car moi c’est trop tard, j’ai déjà tout écrit ! Et je m’attaque d’ailleurs au prochain sujet dès maintenant… top secret !

Marco Van Hees, Banques qui pillent, banques qui pleurent. Enquêtes sur les profits et crises des banques belges, éditions Aden, 2010, 304 pages, 20 €. En vente chez Aden, rue Antoine Bréart, 44, 1060, Bruxelles ou au PTB-shop, 171, Bd Lemonnier à Bruxelles.

Source: Solidaire


 

    Ces juteux financements hauts taux



    Les banques tirent leurs revenus de la différence entre les taux de l’épargne et les taux des crédits qu’elles octroient. Dès lors que la législation plafonne désormais les premiers, on peut se demander pourquoi les seconds ne le sont pas également. Car, pour certains crédits, nous ne dirons pas que les banques vous mènent en bas taux…

    Imaginons que vous demandiez un crédit chez Fortis. Pas un financement auto, pour lequel la concurrence est vive et, donc, les taux relativement réduits. Non, ce bon vieux prêt personnel (également nommé prêt à tempérament) que vous contractez parce que vous êtes acculé, pour lequel vous ne devez même pas préciser à quoi ira l’argent emprunté. Pour un remboursement en 36 mois, le taux affiché est de 12 ,75 %. Mais l’agence est généreuse. « Votre taux : 9,81 % », annonce-t-elle. Pratiquement trois points de moins que le taux affiché. La plupart des clients seront aux anges de pouvoir profiter d’une telle aubaine.

    Mais bon, vous n’êtes pas né de la dernière pluie : vous affirmez que vous avez vu moins cher ailleurs. Les négociations commencent. Si vous poussez votre interlocuteur dans ses derniers retranchements, il pourra descendre jusqu’à 8,31 %. Le taux minimal que puisse accorder l’agence. Là, normalement, vous sortez de la banque en faisant des bonds de joie et en scandant : « On a gagné ! On a gagné ! ».

    Seulement, vous êtes un coriace. Vous faites valoir que vous êtes un très bon client. Effectivement, vous avez tous vos comptes, toutes vos assurances et de gros placements chez Fortis. Vous menacez de délocaliser tout ça chez le concurrent du trottoir d’en face. Branle-bas de combat dans l’agence : le gérant contacte le chef de district, le seul à pouvoir descendre encore plus bas. Et victoire, vous obtenez le nectar suprême : le taux minimal du district : 7,06 %. Cette fois, vous vous dites avec un brin de fierté honteuse que si Fortis fait faillite, ce sera à cause des subprimes et du rachat d’ABN-Amro, mais aussi, pour une petite part, suite à la façon magistrale dont vous les avez roulés dans la farine.

    Sauf que, dès le départ, le commercial qui vous a reçu pouvait lire sur son écran d’ordinateur le transfer price (ou coût de cession) de votre crédit. C’est-à-dire ce que ce crédit coûte à la banque, frais généraux compris. Il s’agit donc du taux auquel le bénéfice de la banque est nul. Ce taux, pour un prêt personnel consenti en 36 mois, est de… 2,56 %. Comme quoi, même vendu au taux minimal de 7,06 %, le profit n’est pas mince.

    À la KBC, le taux d’intérêt pour financer un véhicule d’occasion est de 8,49 %, voire de 7,99 % pour un bon client, mais le taux interne, le transfer price, n’est lui que de 1,99 %.

    Les prêts à tempérament sont également octroyés dans le cadre d’un regroupement de dettes. Le principe est simple. Monsieur Pigeon est engagé dans une multitude de crédits, de différents montants et différentes durées. Sa banque va rembourser elle-même tous ces emprunts et octroyer à Monsieur Pigeon un prêt unique qui reprend le total des dettes. Il n’aura donc plus qu’un prêt à rembourser. Quelle simplification !

    Sauf que « ces regroupements de dettes sont criminels », nous confie un employé de banque. En effet, ils sont généralement octroyés sur une durée plus longue que le terme moyen des crédits qu’ils reprennent. Cela a deux conséquences. Pour la banque, cela augmente la masse d’intérêts qu’elle touchera au final. D’autant que c’est elle qui profite de l’ensemble de ces intérêts et non plus les ex-créanciers. Pour Monsieur Pigeon, cela réduit la charge mensuelle de son remboursement (même si cela lui coûte plus cher en fin de parcours). Avec le risque que, du coup, il soit tenté de contracter de nouveaux crédits et soit pris (encore plus) à la gorge. Car, souvent, les personnes qui recourent à ces regroupements sont justement des victimes potentielles du surendettement.

    Bien sûr, l’employé de banque doit respecter certaines règles avant d’octroyer un crédit. Il doit remplir une grille de credit scoring, c’est-à-dire attribuer une note chiffrée à la capacité de remboursement du client sur base de diverses informations (revenus mensuels, autres dettes existantes). De plus, la banque peut consulter les fichiers de la Centrale des crédits aux particuliers, que gère la Banque nationale. On y trouve tous les crédits contractés par chaque habitant du royaume (afin de pouvoir évaluer leur niveau d’endettement), ainsi que les éventuels défauts de paiement.

    Mais si les banques respectent plus ou moins bien ces règles, les commerces qui vendent à crédit sont beaucoup moins regardants. Si Monsieur Pigeon est fortement endetté et que son agence Fortis lui refuse le crédit qu’il demandait pour acheter le magnifique home cinema dont il rêve, il lui suffira de faire chauffer sa carte Cora. Or, les ventes à crédit conclues via la carte Cora sont financées par Alpha Credit, une filiale de… Fortis.

    Un employé d’une autre grande banque nous explique que lorsqu’un client contracte un prêt hypothécaire, il est obligé de prendre également les assurances qui y sont liées. Sinon il est soumis à un taux d’intérêt plus élevé. Mais à la première occasion, on lui refuse l’assurance – problèmes de santé pour l’assurance vie, trop de bois dans la maison pour l’assurance incendie – si bien que client paye tout de même le taux majoré.

    Avec la crise financière, les banques sont toutefois devenues très frileuses en matière de crédit. Paradoxe : tant que la bulle spéculative gonfle, les banques fourguent des prêts à la pelle, ce qui alimente d’autant plus ladite bulle. Par contre, lorsque celle-ci éclate, que l’on se trouve englué dans une profonde crise et qu’il s’agirait d’accorder des crédits pour favoriser la relance, les banques sont gagnées tout à coup par un excès de prudence.

    « Avant, raconte l’employée d’une grande banque, lorsqu’on accordait un crédit à une entreprise, il y avait une part de confiance. Aujourd’hui, c’est le risque zéro. Nous devons exiger une garantie aussi importante que le montant du prêt. » Certaines professions ne doivent même pas se présenter à l’agence. « Nous ne pouvons pas accorder le moindre prêt dans l’horeca, par exemple. » Et pour les particuliers, la tendance est la même. « Plus question d’accorder un prêt hypothécaire pour un montant comprenant les frais de notaire en plus du prix de la maison. Avant, cela faisait. C’est terminé. »

    Pour favoriser cette relance par le crédit, la Banque centrale européenne (BCE) a fortement réduit son principal taux directeur. Fin septembre 2008, ce taux était fixé à 4,25 %. Il est passé à 3,75 % en octobre, 3,25 % en novembre et 2,50 % en décembre. En 2009, cette politique de baisse s’est poursuivie : 2 % en janvier, 1,50 % en mars, 1,25 % en avril pour atteindre le minimum historique de 1 % en mai.

    En appliquant ces impressionnantes réductions, la BCE rend l’argent moins cher pour les banques. Elle attend donc que celles-ci réduisent elles-mêmes les taux des crédits qu’elles accordent. Mais les banques se font tirer l’oreille.

    Ainsi, pour la Belgique, le rapport 2008 de la Banque nationale indique : « Il importe que cet assouplissement [européen des taux] se traduise par une diminution des taux débiteurs et le maintien d’une offre satisfaisante de crédits bancaires. » Un communiqué du syndicat FGTB va traduire cette prière dans un langage un peu moins diplomatique : « Le rapport [de la Banque nationale] mentionne également que les banques sont, à juste titre, appelées à répercuter effectivement la diminution du taux d’intérêt par la BCE dans les taux réclamés à leurs clients. Il ne doit en effet pas s’agir pour elles de les utiliser en vue du rétablissement de leurs marges bénéficiaires. »

    Pourtant, c’est bien ce qu’elles vont s’obstiner à faire. D’une part, elles continuent à restreindre l’octroi de crédits : par exemple, il est désormais impossible d’obtenir un prêt hypothécaire pour plus de 80 % de la valeur d’achat, alors qu’auparavant, le client pouvait facilement obtenir 100 %, voire 120 % (pour pouvoir payer les frais d’enregistrement et de notaire). D’autre part, la baisse des taux est des plus timides pour les crédits, alors qu’elle est nette quand il s’agit de rémunérer l’épargne de la clientèle.

    Ainsi, côté épargne, le taux des bons de caisse Fortis à un an est passé de 5,10 % en octobre 2008 à 2 % en février 2009. Par contre, côté crédit, Fortis a, sur la même période, réduit le taux de ses crédits de caisse de 9,75 % à… 9,65 %.

    Dans une note interne de mars 2009, le CEO Retail Bank Belgique de Fortis, Peter Vandekerckhove, se réjouit de cette évolution : « La production en crédits habitation est légèrement meilleure que celle de la même période de l’année passée, avec, en outre une marge qui est le double de celle de l’année passée. En PAT [prêts à tempérament], le nombre et les volumes ont augmenté, avec une marge qui a quasiment doublé. » Il poursuit en soulignant que cette marge a également augmenté significativement pour les crédits professionnels et crédits d’investissement (malgré une stagnation ou un recul du volume).

    Bref, alors que la Banque centrale européenne réduit ses taux pour combattre une crise financière dans laquelle les banques portent une responsabilité flagrante, celles-ci détournent la mesure pour augmenter fortement leur marge bénéficiaire, jusqu’à la doubler pour certains crédits. C’est tellement flagrant que l’on se demande si l’humour dont ce cadre de Fortis teinte la conclusion de sa note peut réellement être involontaire : « Nous mettons tous nos moyens en œuvre pour renforcer la confiance de nos clients. »

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17:45 Écrit par Socialisme-Solidarit dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : banques, ultra-riches, exploitation, capitalisme, livre |  Facebook |

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