31/05/2010

Appel : Pour une mobilisation européenne contre la dictature des créanciers

Appel : Pour une mobilisation européenne contre la dictature des créanciers
(Extrait de CADTM)


CADTM GrèceDepuis des mois, des manifestations ont lieu en Grèce pour s’opposer au plan d’austérité que le gouvernement, les dirigeants européens et le Fonds monétaire international ont décidé d’imposer au peuple grec. Aujourd’hui, la direction du pays n’appartient plus à ses élus mais est placée sous la tutelle du FMI et des institutions européennes échappant à tout contrôle démocratique.
Plusieurs grèves générales ont déjà eu lieu à l’appel de l’ensemble des syndicats et des partis politiques de gauche depuis le début de l’année 2010.
Cette lutte exemplaire fait écho à celles des peuples d’Europe orientale (Roumanie, Hongrie, Lettonie...), à celles des autres pays des Balkans (Bosnie...), d’Irlande et récemment d’Islande confrontés à des plans d’austérité similaires.

Les peuples de tous les pays d’Europe ont été, sont ou seront concernés par ces attaques qui veulent faire payer aux salariés, aux retraités, aux chômeurs, les effets d’une crise profonde dont ils ne sont en rien responsables.
En effet, ce sont les ‘marchés financiers’ (banques, assurances, fonds de pensions...) qui, par leurs pratiques spéculatives au service des actionnaires et des rentiers, sont responsables de cette crise financière qui prend pour cible la dette publique des pays.

D’où vient cette dette publique ?

Elle est principalement le fruit des politiques fiscales favorables aux individus les plus riches et aux grandes entreprises. La baisse des recettes que ces cadeaux aux riches ont entraînée a amené les gouvernements à financer par l’emprunt une partie croissante du budget. Plus récemment, la baisse d’activité économique a entraîné une réduction des recettes fiscales. Enfin, la mise en place des plans de sauvetage des banques a aggravé encore davantage les déficits publics sans que les pouvoirs publics n’en profitent pour prendre le contrôle du secteur financier afin d’en changer les pratiques.

Qu’a-t-elle financé ?

La dette publique des Etats n’a pas servi à financer des créations d’emplois, des améliorations des services publics et des infrastructures, elle a seulement servi à sauver la mise des coupables et à combler les déficits budgétaires ainsi provoqués.

Qui en profite ?

Ce sont justement ceux qui ont déjà bénéficié des réductions d’impôts (les ménages les plus riches), les banques et les grandes entreprises qui, dans le même temps, spéculent sur les titres de la dette publique et empochent les intérêts des obligations d’Etat. C’est ainsi une double récompense pour les fautifs.

Qui va payer ?

Mais c’est une double peine pour les victimes ! Ce sont les populations pauvres, ceux et celles qui vivent de leur travail qu’on veut pressurer aujourd’hui pour voler au secours des profiteurs de la dette :

• Baisse des salaires et des retraites,

• Casse de la protection sociale,

• Destruction des services publics,

• Remise en cause du droit du travail,

• Augmentation de la fiscalité sur la consommation, notamment la TVA.

Non seulement ces plans d’austérité ne règleront en rien les causes réelles de la crise, mais ils vont plonger des millions d’êtres humains dans la misère et la précarité.

Le réseau CADTM-Europe appelle l’ensemble des forces politiques, syndicales et associatives, à organiser dans l’unité, à l’échelle nationale et européenne, les mobilisations nécessaires pour s’opposer à ces attaques concertées contre les peuples d’Europe.

Refusons de payer leur crise. Préparons un vaste mouvement social contre la dette et les causes de cette crise !

Au lieu de ces plans d’austérité, il faut s’attaquer à la racine du problème :

• En expropriant les banques pour les transférer au secteur public sous contrôle citoyen

• En réalisant un moratoire unilatéral (sans accumulation d’intérêts de retard) sur le paiement de la dette le temps de réaliser un audit (avec participation citoyenne) des emprunts publics. Sur la base des résultats de l’audit, il s’agira d’annuler la dette illégitime.

• En instaurant une véritable justice fiscale et une juste redistribution de la richesse

• En luttant contre la fraude fiscale massive dont sont responsables les grandes entreprises et les plus riches

• En remettant au pas les marchés financiers, par la création d’un registre des propriétaires de titres, par l’interdiction des ventes à découvert...

• En réduisant radicalement le temps de travail pour créer des emplois tout en maintenant les salaires et les retraites

• En socialisant les nombreuses entreprises et services privatisés au cours des 30 dernières années.

Créons une vaste mobilisation populaire dépassant les frontières car il faut faire converger les luttes locales sur le plan international pour venir à bout des politiques de régression sociale.

29/05/2010

La colère des pauvres

La colère des pauvres
Noam Chomsky   (Extrait du site de Michel Collon)

noam_chomsky_croppedLe 18 février, Joe Stack, un ingénieur en informatique de 53 ans, s’est suicidé en écrasant son petit avion contre un édifice à Austin, Texas, en détruisant un bureau du Service de Perception Fiscale (IRS, selon son sigle en anglais), en tuant une autre personne et en blessant plusieurs.

Stack a laissé un manifeste contre le gouvernement qui expliquait son action. L’histoire commence quand il était un adolescent qui vivait dans la pénurie dans Harrisburg,  Pennsylvanie, près du coeur de ce qui a été une fois un grand centre industriel.

Sa voisine, une octogénaire qui survivait avec de l’aliment pour des chats, était la veuve d’un ouvrier métallurgique retraité. Son époux avait travaillé toute sa vie dans les fonderies du centre de la Pennsylvanie, en ayant fait confiance aux promesses des grandes entreprises et du syndicat , sur le fait que ses 30 années de service, lui assurerait une pension et une couverture médicale pour sa retraite.

 ”Au lieu de cela, il fut l’un des milliers qui ne reçurent rien parce que l’administration incompétente des fonderies et le syndicat corrompu (, pour ne pas mentionner le gouvernement) avaient investi dans des fonds de pensions et ceux-ci ont volé sa retraite. La chose unique qu’elle avait pour vivre était la sécurité sociale”.

Elle aurait pu ajouter que les très riches et leurs alliés politiques continuent d’essayer d’en finir avec la sécurité sociale.

Stack a décidé qu’il ne pouvait pas avoir confiance dans les grandes entreprises et qu’il suivrait son propre chemin, seulement il découvrit alors qu’il ne pouvait pas non plus avoir confiance dans gouvernement qui se désintéressait des gens comme lui, mais seulement aux riches et aux  privilégiés; ou dans un système légal dans lequel “il y a deux ‘interprétations’ de chaque loi, l’une pour les très riches et l’autre pour nous tous”.
 
Le gouvernement nous laisse avec “la plaisanterie à laquelle nous donnons le nom de  système de santé américaine, y compris les compagnies pharmaceutiques et les assurances (qui) assassinent des dizaines de milliers de personnes par an”, puisqu’elles rationnent la prévention en grand partie sur la base de la richesse et non de la nécessité.

Stack fait remonter l’origine de ces iniquités à un ordre social dans lequel “une poignée de crapules et de pillards peuvent commettre des atrocités impensables … et quand il est l’heure que leur source d’argent facile s’épuise sous le poids de leur cupidité et de leur stupidité écrasante, tout le gouvernement fédéral n’a pas de difficulté pour courir à son aide en quelques jours, s’il ne s’agit  pas d’ heures”.

Le manifeste de Stack finit avec deux phrases évocatrices : “Le credo communiste : de chacun qui selon sa capacité, à chacun selon ses besoins. Le credo capitaliste : que chacun donne selon sa crédulité que chacun reçoive selon sa cupidité”.

Des études émouvantes des zones industrielles abandonnées des États-Unis révèlent une indignation comparable parmi les individus qui ont été déplacés à mesure que les programmes capitalisto – étatiques ferment des bâtiments et détruisent des familles et des communautés.

Une sensation aigüe de trahison est dénotée chez les gens qui croyaient qu’ils s’étaient acquittés de leur devoir avec la société dans un pacte moral avec les entreprises et le gouvernement,  pour découvrir alors qu’ils étaient de simples instruments du lucre et du pouvoir.

Des similitudes étonnantes existent en Chine, la deuxième plus grande économie du monde, enquêtée par l’experte d’UCLA Ching Kwan Lee.

Lee a comparé l’indignation et le désespoir de la classe ouvrière dans les secteurs  industriels détruits des États-Unis avec ce qu’elle appelle la zone industrielle de la Chine : le centre industriel socialiste étatique dans le nord-est, maintenant abandonné au profit du développement de la zone de croissance rapide dans le sud-est.
 
Dans les deux régions, Lee  a trouvé des protestations massives des travailleurs  mais de caractère différent. Dans la zone industrielle abandonnée, les ouvriers expriment la même sensation de trahison que leurs homologues aux USA; dans leur cas, la trahison des principes maoístes d’une solidarité et la manière dont ils s’étaient dédiés au développement de la société ce qu’ils considéraient comme un pacte social,  pour découvrir que c’était  seulement ce qui était, maintenant, une fraude amère.

Dans tout le pays, des vingtaines de millions de millions de travailleurs séparés de ses unités de travail “sont bouleversés par une sensation profonde d’insécurité” qui engendre une “furie et un désespoir”,  écrit Lee.

Le travail de Lee et les études de la zone industrielle abandonnée des États-Unis mettent en évidence que nous ne devrions pas sous-estimer la profondeur de l’indignation morale qui existe derrière l’amertume furieuse, souvent autodestructrice, envers le gouvernement et le pouvoir patronal.

Aux États-Unis, le mouvement populiste appelé Tea  Party – et encore plus les cercles plus amples  qu’il atteint – reflètent l’esprit de la désillusion. L’extrémisme antifiscal de Tea Party n’est pas aussi immédiatement suicidaire que la protestation de Joe Stack, mais cependant il  est suicidaire.

Actuellement, la Californie est un exemple dramatique. Le plus grand système public d’éducation supérieure du monde est démantelé.

 Le gouverneur Arnold Schwarzenegger  dit qu’il doit  éliminer les programmes étatiques de santé et de bienfaisance à moins que le gouvernement fédéral n’apporte environ 7.000 millions de dollars. D’autres gouverneurs  se joignent à lui.

Pendant ce temps, un mouvement puissant récent pour les droits des états demande que le gouvernement fédéral ne se mêle pas de nos affaires, un bon exemple de ce qu’Orwell a appelé ” la double pensée” : la capacité d’ un esprit de nourrir deux idées contradictoires alors qu’il croit aux deux , pratiquement une devise pour nos temps.

La situation de la Californie est le résultat, en grande partie, d’un fanatisme antifiscal. Il est très similaire à ce qui existe ailleurs, même dans des faubourgs riches.

Encourager le sentiment antifiscal a été la caractéristique de la propagande patronale. Les gens doivent être endoctrinés pour détester et pour craindre le gouvernement pour de bonnes raisons : des systèmes existants de pouvoir, le gouvernement est le seul qui en principe, et parfois en fait, répond au public et peut restreindre les gâchis du pouvoir privé.
 
Cependant, le propagande antigouvernementale doit être nuancée. Naturellement, les  entreprises favorisent un état puissant qui travaille pour les institutions multinationales et financières, et même les sauve quand elles détruisent l’économie.

Mais, dans un brillant exercice de double pensée, les gens sont conduits à détester et à avoir peur du déficit. De la sorte, les associés des entreprises à Washington pourront décider de la réduction des acquis  et de droits comme la sécurité sociale (mais ne les sauve pas).

Dans le même temps, les gens ne devraient pas s’opposer à ce qui crée en grande partie  le déficit : l’augmentation du budget militaire et le système de soin médicaux privatisé complètement inefficace.

Il est facile de ridiculiser la manière dont Joe Stack et ceux qui pensent  comme lui expriment leurs inquiétudes, mais il est beaucoup plus approprié de comprendre ce qu’il y a derrière leur perception et actions dans une époque dans laquelle ceux qui ont de vrai raison de se plaindre se mobilisent dans les formes qui pourtant représentent un grand danger pour eux-mêmes et pour les autres.

Noam Chomsky est professeur émérite de linguistique et de philosophie dans l’Institut Technologique du Massachusetts au Cambridge, au Massachusetts.

Traduction: Danielle Bleitrach pour wordpress

Source: lajornada

06:46 Écrit par Socialisme-Solidarit dans Société | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

07/05/2010

EUROPE - Nouvelle gouvernance économique : rêves et réalités

EUROPE
Nouvelle gouvernance économique : rêves et réalités


(Article issu de "politique.eu.org")

La crise budgétaire que traverse actuellement la Grèce (et demain d’autres pays de l’Union) interroge inévitablement le système monétaire européen, dont l’emblème (l’euro) fête ses dix ans. Un constat s’impose : le modèle de gouvernance économique de l’eurozone est faillible.

Article paru dans POLITIQUE Avril 2010 (n°64) : Bougez !? La nouvelle obsession de la mobilité, par Inès Trépant

Deux mille neuf : l’euro souffle ses dix bougies. Hier havre de paix, la zone euro se trouve aujourd’hui dans l’œil du cyclone. Au moment où nous rédigeons ces lignes, la descente aux enfers de la Grèce, qui s’englue dans un endettement public abyssal, est susceptible de mettre le feu aux poudres de l’ensemble de la zone euro. L’argument selon lequel un risque de défaut de paiement de la Grèce serait indolore, compte tenu que son économie pèse peu au sein de l’eurozone (2% du PIB) ne tient pas. La Grèce n’est pas un cas isolé. L’Espagne, le Portugal ou encore l’Italie pourraient suivre… Pour sortir de l’ornière, les appels à la solidarité et à l’amélioration de la gouvernance économique de l’UE se font de plus en plus pressants. Herman Van Rompuy, nouveau président de l’UE, entend jouer les sapeurs pompiers en exhortant les États membres à constituer un « gouvernement économique européen ». José Emmanuel Barroso, président de la Commission, abonde dans le même sens. Pour asseoir la crédibilité de ses propos, le Traité de Lisbonne est hissé comme étendard pour calmer le jeu des fonds spéculatifs sur la monnaie. Comme si la mise en œuvre pleine et entière des nouvelles dispositions du Traité, notamment dans le volet de la coordination économique, suffirait à éteindre les braises.

Or, c’est oublier que les questions économiques n’ont précisément pas été revues en profondeur lors de la dernière réforme institutionnelle. Hormis quelques modifications mineures, les questions de gouvernance économique, dont le Traité de Maastricht (1992) a jeté les bases en instituant l’Union économique et monétaire, restent le parent pauvre du Traité. Pire, le modèle économique qu’il préconise se fonde largement sur les principes de concurrence et de « non-solidarité ». Il souffre ainsi d’un vice de construction dont on sent à présent le souffle du boulet. Conscients que la convergence économique des États était indispensable au fonctionnement d’une Union monétaire, les pères de l’euro l’ont sciemment restreinte à un dispositif contraignant de discipline budgétaire. En organisant le marché intérieur selon les principes de concurrence fiscale et sociale, les pays de l’UE ont de facto délégué ce processus au marché, enclenchant un processus de fragilisation des travailleurs et de précarité à grande échelle, dont ils subissent à présent l’effet boomerang. Les exhortations à la constitution d’un « gouvernement économique européen » ne seront crédibles dès lors que l’on n’éludera plus ce débat.
L’engrenage

Parmi les failles du Traité qui ont préparé le terreau de la secousse monétaire, trois retiendront notre attention. La règle de « non-garantie » (euphémisme pour signifier le principe de « non-solidarité ») ; l’interdiction de restreindre la libération des capitaux et le Pacte de stabilité et de croissance. Elles font office à présent de camisole de force, dont il faudrait se libérer pour sortir de la crise par le haut.

Les dispositions relatives au fonctionnement de l’Union économique et monétaire ont coulé dans le marbre le principe de non-sauvetage (no « bailing-out »). L’article 125 TFUE |1| (ex-article 103 TCE) interdit ainsi formellement toute prise en charge des engagements des États par la Communauté ou d’autres États membres. Concrètement, cela signifie qu’un État membre ne peut pas compter sur l’intervention de ceux-ci en cas de dérapage budgétaire…

Il est piquant de constater qu’à l’origine, cette absence de sauvetage s’est vu motivée par la nécessité de contenir « l’aléa moral » des autorités publiques. Par contre, aucun mécanisme n’a préalablement été conçu pour contenir toute forme d’aléa moral du secteur privé. Au contraire, les Traités l’ont implicitement encouragé de deux façons. D’abord, en consacrant la libération totale et irréversible des mouvements des capitaux entre les États membres et à l’égard des pays tiers (de manière unilatérale). L’engrenage de la dérégulation financière est ainsi amorcé. Ensuite, la politique de concurrence, prérogative exclusive de l’UE, a précipité la crise. S’il est vrai qu’elle est censée répondre aux intérêts des consommateurs, en élargissant la gamme de produits et en réduisant les prix, la réalité est toutefois plus complexe. Elle a favorisé la constitution d’oligopoles dans le secteur financier... Or, la « consolidation financière », issue du mouvement de « fusion-acquisition » d’entreprises, a pour effet de réduire la concurrence et d’accroître les risques d’instabilité financière. D’où l’idée que ces établissements devenaient, dans le jargon financier, « too big to fail » (trop grand pour faillir). En secourant ces « molosses » de l’industrie financière, les États sont dès lors tombés de Charybde en Scylla : ils ont encouragé l’aléa moral dans le secteur financier... et ce, en laissant exploser leur déficit public.

L’ironie du sort veut que les États soient à présent sanctionnés par ce sauvetage. Dans l’urgence, l’orthodoxie budgétaire a momentanément été mise en sourdine, tant les conséquences d’une dépression paraissaient plus graves que celle de l’endettement. Les marchés financiers ont toutefois sonné la fin de la récréation. Non contents d’avoir été secourus par les autorités publiques, les fonds spéculatifs s’attaquent (en guise de remerciement ?) à la monnaie des États membres de l’eurozone, sous prétexte que certains d’entre eux ont laissé filer leur endettement public dans des proportions inquiétantes. En particulier, la Grèce est en ligne de mire des marchés financiers, qui s’émeuvent de son endettement abyssal. La menace potentielle d’un défaut de paiement se profilant, ils renchérissent le coût de son endettement sur les marchés et rapprochent, de cette façon, la Grèce plus près du bord gouffre... De cette façon, la prophétie risque d’être auto-réalisatrice.
Retour à la case départ

Pour rassurer les marchés, l’heure est à nouveau au tour de vis budgétaire. Et ce en dépit du fait qu’un scénario prématuré de « sortie de crise » met la convalescence économique sous le boisseau. La Commission européenne multiplie les procédures de déficit excessif à l’encontre des États membres. À sa décharge, le Traité l’y oblige, car la discipline budgétaire, et son encadrement dans le Pacte de stabilité et de croissance, constitue une des dispositions fondamentales de l’Union économique et monétaire. L’idée des pères fondateurs de l’euro étant d’éviter que des dérapages budgétaires d’un État pénalisent ses voisins (à travers une hausse des taux d’intérêt de la Banque centrale européenne subie par tous). En clair, ce dispositif d’encadrement de la rigueur visait à éviter le scénario d’insolvabilité d’un État membre et de stratégie du passager clandestin. Pour être crédible, rappelons que le Pacte de stabilité et de croissance, qui limite le déficit autorisé à 3% du PIB et la dette publique à 60% du PIB, était assorti, dans sa version initiale, d’un mécanisme de sanction. Ce qui reflète l’aversion des Traités pour l’endettement public, suspect d’être obligatoirement néfaste... Et ce en dépit du fait qu’il peut être provisoirement utile pour inciter à un usage plus économe des ressources naturelles, favoriser les produits alternatifs « verts », et orienter les investissements ou l’innovation. A contrario, dérive néolibérale oblige, aucune disposition n’a été prévue pour éviter et sanctionner l’endettement des agents privés, sur laquelle repose notamment la stratégie des fonds spéculatifs (par le biais de l’effet de levier).

Les États membres paient à présent le prix fort de cet ostracisme. Par exemple, la bulle immobilière en Espagne, responsable de l’endettement effréné des ménages, aura été profondément déstabilisatrice pour son économie, et, par ricochet, pour l’ensemble des États de l’eurozone. Mais le Pacte de stabilité et de croissance, qui se focalise sur le seul endettement public, ne s’y est pas intéressé, dès lors qu’il s’agissait d’endettement des agents privés… C’est ainsi que l’Espagne était perçue comme vertueuse, car conforme aux règles du Pacte de stabilité. Cette carence est d’autant plus fâcheuse que le Pacte de stabilité constitue à ce jour le seul outil de gouvernance économique de l’eurozone. Au minimum, s’il y a bien une leçon à tirer de cette crise, c’est que le Pacte doit être réformé : il ne peut désormais plus évacuer la question de l’endettement privé, qui n’est pas plus vertueux ! En outre, on est en droit d’attendre des autorités politiques qu’elles instaurent enfin une limite à l’endettement des acteurs financiers dans les dossiers législatifs en cours (celui des hedge funds, par exemple), au vu de leurs effets funestes pour la collectivité. Mais le combat n’est pas gagné d’avance tant les résistances au changement restent tenaces.
Fragilité monétaire

La crédibilité et la solidité de l’eurozone se mesurera à la capacité des États membres de relever le défi de la gouvernance économique. La gestion de la crise en Grèce constitue, à ce titre, un test grandeur nature de l’engagement européen des États membres. La viabilité à long terme de l’euro en dépend. Dès lors que le Traité exclut formellement l’assistance financière entre États membres de l’eurozone, l’engagement pris par les chefs d’État et de gouvernement, lors de leur sommet informel du 11 février 2010 de ne pas laisser tomber la Grèce, nécessitera la mise en œuvre de solutions créatives, à même de contourner les écueils du Traité. Diverses options sont possibles : émissions d’euro-obligations, aide financière octroyée sur base intergouvernementale entre États ou par la Banque européenne d’investissement… La question ne s’arrête toutefois pas là. Même si on trouve dans l’immédiat les moyens de surmonter la crise grecque, ces mesures provisoires constitueront au mieux un emplâtre sur une jambe de bois, dès lors que les causes des difficultés de l’eurozone ne sont pas traitées en amont.

Pour être solidement ancrée, rappelons, à ce stade, qu’une zone monétaire doit répondre à trois exigences fondamentales. En premier lieu, elle suppose une intégration économique poussée entre les partenaires et la convergence de leurs économies. En clair, si deux pays membres connaissent des situations économiques radicalement différentes et nécessitent donc des politiques économiques opposées, alors la monnaie commune devient une entrave à l’intervention économique. En deuxième lieu, pour résoudre les éventuels chocs asymétriques (choc économique ne concernant qu’un ou une minorité de pays), une zone monétaire doit se doter de mécanismes pour y faire face, par d’autres moyens que la politique monétaire. Ce qui suppose, en troisième lieu, un saut qualitatif dans l’intégration politique. La « volonté politique » constitue, en quelque sorte, le ciment indispensable à même de pérenniser une zone monétaire. Or, force est de constater que la zone euro ne remplit aucune de ces conditions.
Sombres perspectives

En effet, l’Eurozone est en proie à des déséquilibres internes croissants : au lieu de converger, les économies des États membres de la zone euro divergent de plus en plus. En axant sa stratégie économique sur l’exportation, l’Allemagne enregistre par exemple des excédents extérieurs importants, tandis que des pays comme la Grèce sont largement déficitaires. Par ailleurs, aucun dispositif n’a été conçu afin de contrôler et limiter ces divergences économiques (hormis le lacunaire Pacte de stabilité et de croissance). Par exemple, il n’existe ni de « fond de solidarité » ni de budget « fédéral » permettant de résoudre les chocs asymétriques sous forme de transfert de revenus. La coordination des politiques économiques au sein de l’Eurogroupe est surtout d’ordre virtuel. Ainsi, les États membres de l’eurozone ne sont pas légalement tenus de se consulter préalablement avant de prendre des décisions économiques qui affecteraient l’ensemble des partenaires… Enfin, il n’existe aucun appétit politique pour approfondir l’intégration européenne dans son volet social et politique. Pour forcer la convergence de leur économie, les États membres ont au contraire misé sur la stratégie de « déflation salariale » |2|, sur laquelle repose notamment le succès de l’Allemagne. Depuis que l’euro a été porté sur les fonts baptismaux – rendant du même coup caduc l’outil de la dévaluation de la monnaie pour restaurer une perte de compétitivité entre États membres –, jamais les travailleurs n’ont autant été mis en concurrence. Ils sont d’ailleurs qualifiés, dans le jargon économique, de « variable d’ajustement ». Le fait que la question du pilotage économique de la zone euro soit restée en rade n’est pas le fruit du hasard. En effet, elle représente la meilleure garantie pour que la convergence économique se fasse selon les diktats du marché. Pour s’en convaincre, il suffit de rappeler que là où les États membres mettent leur priorité, le Traité prévoit des mécanismes qui visent à décrocher des résultats efficaces. C’est notamment le cas en matière de politique de concurrence (pour laquelle la Commission a quasi plein pouvoir). Pour les négociations commerciales, l’UE dispose également d’un seul porte-parole, à savoir le commissaire au commerce : c’est lui qui négocie seul, dans les instances de l’Organisation modniale du commerce, sur base du mandat livré par le Conseil. À l’inverse, sur les questions socio-économiques, l’UE s’exprime en ordre dispersé… Par exemple, il n’y a pas de siège unique pour les pays de l’UE au sein des instances du Fonds monétaire international (FMI). Au sein de l’Union, faute de gouvernail économique, les États peuvent s’adonner librement à leurs jeux non coopératifs sous couvert du respect du sacro-saint principe de subsidiarité |3|...

Face à l’incurie européenne en matière de gouvernance, l’idée de charger la Commission européenne d’un rôle accru en termes de surveillance économique est a priori salutaire. Toutefois, la question des « outils » ne doit pas supplanter celle des objectifs poursuivis. Certes, la construction d’une Europe citoyenne et solidaire passe par une meilleure prise en charge des enjeux sociaux et environnementaux par la sphère européenne. Pour cette raison, la logique d’intégration européenne en appelle au renforcement du pouvoir des institutions incarnant les « intérêts communs », et a fortiori, de la Commission européenne, l’institution supranationale par excellence chargée de défendre les intérêts européens (à l’inverse du Conseil, qui représente les intérêts nationaux). Mais il ne faut pas prendre des vessies pour des lanternes et tomber naïvement dans le piège d’un « europhilisme béat ». À cet égard, l’opinion émise par la Commission au sujet du plan d’austérité budgétaire de la Grèce a de quoi inquiéter.
L’Union, clone de l’OMC ?

Certes, la Grèce doit prendre des mesures qui s’imposent pour limiter son endettement public. Elle doit notamment réduire drastiquement le poids surréaliste de ses dépenses militaires, lutter contre la corruption et revoir de fond en comble sa politique d’imposition des revenus. À l’inverse, les mesures clés qui se dégagent des recommandations de la Commission sont, entre autres : le gel/réduction des salaires, la réforme – c’est-à-dire le « dégraissage » – de la fonction publique ou encore la réforme du marché du travail (au moyen d’une « flexibilité » accrue des travailleurs). Ainsi, compte tenu que la Grèce ne peut désormais plus user de l’outil de « dévaluation de sa monnaie » pour restaurer sa compétitivité intérieure, la Commission l’exhorte à pratiquer une politique non coopérative de « déflation salariale ». Qu’elle puisse être préjudiciable à la reprise économique ne semble donc pas effleurer les instances européennes. Au contraire, elles ont unanimement « salué » les mesures d’austérité budgétaire prise par la Grèce, début mars, pour regagner la crédibilité des marchés. Quant à l’idée d’assurer un minimum de coordination salariale sur le plan européen pour éviter une mise en concurrence des travailleurs, ou encore de lutter contre la concurrence fiscale entre États au moyen d’une coordination minimale des taux d’imposition des entreprises en Europe, elles n’ont jamais été à l’agenda, faute de consensus, que ce soit au Conseil ou au Parlement européen.

De façon plus générale, ce qui inquiète, c’est le retour en force des vieux réflexes ataviques, et la remise en selle d’un modèle économique éculé. Aux lendemains de la crise, la leçon de 1929 semblait pourtant avoir porté. Les logiques économiques keynésiennes étaient soudainement déterrées : pour éviter le spectre de la récession, les États ont défendu à l’unisson la sortie de crise au moyen d’une politique d’investissements publics, financée par l’endettement. Aucun État n’a prôné la baisse des salaires et des dépenses publiques. La rupture avec l’idéologie libérale n’était que factice. La gestion de la crise grecque, ou plus exactement la mise en scène de la « tragédie grecque » l’illustre à l’envi.

En outre, on dénote d’inquiétantes similitudes entre les mesures d’assainissement budgétaire préconisées par l’UE et celles en vigueur au sein du FMI lors de l’élaboration des très (impopulaires) politiques d’ajustement structurels envers les pays pauvres endettés. L’UE est-elle amnésique au point d’en oublier que ces programmes ont largement démontré leur incurie ? La Commission serait-elle donc un avatar du FMI au sein de l’UE ? Est-ce à nouveau une approche « taille unique », axée sur « l’adaptabilité » des travailleurs à la concurrence internationale, qu’elle nous réserve dans la conduite de la politique économique coordonnée ? Ou faut-il attendre l’implosion de l’euro pour qu’émerge enfin un autre consensus ?

En clair, tant que le modèle économique européen reste ancré dans les valeurs de compétition et non de coopération, on est en droit de craindre que la nouvelle gouvernance économique de l’Union soit une greffe du FMI, décliné à l’échelle européenne, dont le moteur – la recherche d’une croissance accrue par le biais du libre échange – est un clone de l’OMC. Ce scénario n’a pourtant rien d’inéluctable. Créativité, audace et remise en cause du paradigme économique dominant seront, sans conteste, les vecteurs d’une gouvernance économique réussie.

|1| Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, la nouvelle dénomination depuis l’entrée en vigueur du Traité de Lisbonne. (TCE : Traité instituant la Communauté européenne.)

|2| Par une politique de baisse des salaires, un pays entend de cette façon restaurer/gagner un avantage compétitif par rapport à ses autres partenaires commerciaux.

|3| Ce principe, formellement reconnu dès le Traité de Maastricht, veut que les decisions prises dans l’Union européenne le soient au niveau le plus pertinent et le plus proche possible des citoyens.

17:30 Écrit par Socialisme-Solidarit dans Vie sociale | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : europe, monnaie, capitalisme, econmie |  Facebook |

03/05/2010

L’art de passer sous silence dans toutes les langues ce que chacun devrait savoir

Uit Vlaanderen
L’art de passer sous silence dans toutes les langues ce que chacun devrait savoir

Article paru dans POLITIQUE Avril 2010 (n°64) : Bougez !? La nouvelle obsession de la mobilité, par Geert Buelens

C’est comme ça que ça va aujourd’hui dans les médias. Il suffit de l’évasion de quelques gangsters ou de forts soupçons de dysfonctionnement de la part de certains juges pour que les grands mots fassent la une : « La Justice dans une crise sans précédent », « Une nouvelle journée noire pour la Justice » ou « La Justice à nouveau entachée de fraude ». Quand la rue de la Loi se prend les pieds dans le tapis, la presse en fait également ses choux gras : « La crise atteint son paroxysme rue de la Loi », « La faillite de Leterme ». Et cela ne touche d’ailleurs pas que le pouvoir judiciaire ou exécutif, le législatif aussi peut s’attendre à de virulentes manchettes : « Il est grand temps d’avoir du sang frais », titrait un quotidien à propos du parlement flamand. Quand la rédaction s’en prend aux parlementaires fédéraux, cela donne : « Un tiers des députés et la moitié des sénateurs ratent leur examen ».

Comparez cela avec les dépêches qui ont suivi quelques grands scandales, erreurs, et controverses à propos des médias ces derniers mois. Après le jugement implacable du tribunal (« négligence, inexactitude, et manque manifeste de preuves ») sur les comptes rendus de Het Laatste Nieuws à propos du dopage de l’équipe cycliste Quick Step, le journal en question expédie la nouvelle dans un coin en bas de la page 35. La manchette indique : « 500 000 euros de dommages et intérêts pour Lefevere ». Sur la condamnation du journal, rien à part le petit texte cité plus haut où l’accent est surtout mis sur le fait que Lefevere a reçu beaucoup moins que ce qu’il demandait et que c’est un jugement entièrement illogique. Les médias concurrents ne se mouillent pas : au lieu de « Un camouflet pour HLN », on lit « Victoire morale pour Lefevere » ou « Patrick Lefevere a gain de cause dans son procès contre HLN ».

Il n’est évidemment pas illogique que les journalistes évitent de salir leur propre journal, mais la différence de ton est cependant flagrante.
Les nombreuses crises

Si les médias parlaient d’eux-mêmes comme ils le font sur le reste du monde, le terme « crise » reviendrait fréquemment. Non seulement il y a le malaise devenu tout doucement structurel à la VRT, les conflits sociaux l’an passé chez De Persgroep, Corelio et Sanoma, qui ont mené à des actions de protestation, à des arrêts de travail et même au Morgen à la non-parution du journal. Mais le secteur a encore d’autres soucis : des requêtes unilatérales ont contraint Humo, TV-Familie, Dag Allemaal et Telefacts à retirer du marché une émission (ou un morceau de celle-ci) ou à ne pas la diffuser.

En raison de la chute des revenus de la publicité, les marges bénéficiaires s’évaporent et toute une série de médias sont menacés. Het Volk, malgré son ancrage régional solide, a été étouffé progressivement, alors qu’il vendait encore 80 000 exemplaires en 2005. Le mensuel Milo a mis la clé sous le paillasson. Le succès sans cesse croissant de Métro depuis son lancement en 2000 et le flux de nouvelles ininterrompu et gratuit via des sites web de plus en plus étoffés soumettent l’ancien modèle économique des médias à une pression de plus en plus forte. Par définition, le journalisme de qualité est cher. Comment le financer alors que les annonceurs cherchent d’autres endroits et que de moins en moins de gens sont prêts à payer pour être informés ? Le problème se pose de plus surtout chez les jeunes, un groupe qui devrait garantir l’avenir des médias, mais dans les pays occidentaux ceux-ci s’informent de moins en moins, même quand c’est gratuit et en ligne. Si cela continue ainsi, estime le chercheur américain Philippe Meyer, le dernier lecteur fermera son journal définitivement en 2040.

À côté de ces problèmes, les médias se débattent avec une autre crise beaucoup moins en vue : celle de la démocratie. Tous les baromètres de confiance indiquent que les médias s’en sortent à peine mieux que les secteurs de la société (justice, politique) qu’ils s’emploient quotidiennement à noircir. Au-delà de la question de la cause exacte de cette image négative, de plus en plus de voix s’élèvent pour dire que les journalistes n’assument plus suffisamment leur tâche première. La liberté d’expression, qui est la raison d’être constitutionnelle des médias, a pour objectif de créer un forum où des arguments peuvent être examinés et évalués librement. On informe ainsi les citoyens afin qu’ils puissent opérer un choix bien réfléchi dans l’isoloir. Mais il apparaît de plus en plus que les médias, au lieu de soutenir le débat démocratique, l’orientent et le perturbent.

En octobre 2003, Ignacio Ramonet lançait dans Le Monde Diplomatique un appel à la création d’un cinquième pouvoir, un chien de garde qui protègerait le citoyen contre les conglomérats médiatico-commerciaux qui « empoisonnent notre esprit, polluent notre cerveau et nous manipulent ». Il est trop facile de rabaisser cette critique au rang de coup de gueule néo-gauchiste. La critique vient de gauche, mais, surtout sur le web, aussi de droite. Blair l’a exprimée au plus haut niveau dans l’un de ses discours d’adieu comme Premier ministre en 2007. Il mettait notamment en avant la voracité insatiable des médias. Les décideurs de la société passent parfois plus de temps à gérer leurs rapports avec la presse qu’à concevoir et mettre en œuvre la politique dont ils sont censés parler. La quantité énorme d’information qui est déversée ne rend pas pour autant le citoyen mieux informé. Non seulement parce que l’arbre cache entièrement la forêt, mais surtout parce que le ton utilisé ne fait que renforcer le cynisme. Avec la concurrence mortelle entre journalistes, même les médias de qualité se voient contraints de mettre l’accent sur le choquant au lieu de l’intéressant. Des erreurs humaines ordinaires sont montées en épingle et présentées comme un complot par des journalistes rêvant d’un nouveau Watergate. Les interprétations données par les médias aux propos des politiciens sont alimentées par une sorte de paranoïa. Et les politiques consacrent d’ailleurs trop de temps à y réagir.
Un long et douloureux silence

En Flandre, certains universitaires, comme Mark Elchardus, Luc Huyse, et Jan Blommaert, se sont exprimés de manière acerbe ces dernières années sur des évolutions inquiétantes au sein des médias, mais le secteur lui-même n’y a pas apporté de réflexion systématique. Le concept de « démocratie du drame » de Elchardus est utilisé fréquemment, mais je n’ai trouvé aucune trace de considérations journalistiques au sujet des passages sévères consacrés aux médias dans son livre de 2002. On débat régulièrement des problèmes de la profession dans le medium spécialisé De Journalist, mais vers l’extérieur l’Association flamande des journalistes donne trop souvent l’impression de défendre par définition ses adhérents. Lors de ladite condamnation de Het Laatste Nieuws, l’Association ne s’est exprimée que sur le montant du dédommagement sans vouloir prendre position sur « le bien-fondé même du jugement ». Lorsqu’un juge interdit à TV Familie de publier un article sur les Pfaffs, l’Association crie à la censure, mais Tom Naegels relevait déjà à l’époque que c’était une attitude étonnante pour une association professionnelle au vu du manque de respect des règles élémentaires de déontologie dont fait preuve ce journal.

Les médias critiquent par définition tout le monde, sauf eux-mêmes. Un silence éloquent a suivi la publication cet automne du livre Les médias et le journalisme en Flandre - Examen critique, de Johan Sanctorum et Frank Thevissen. Même si les contributions à cet ouvrage sont parfois inégales, cette première tentative de soulever certaines questions mérite assurément une discussion. C’est aussi le cas pour Le pouvoir des médias – C’est le marché qui décide, de l’ancien dirigeant de la VRT, Cas Goossens, un livre qui n’a pourtant reçu que peu d’attention de la presse. Ce qui peut signifier deux choses : soit ses collègues considèrent l’hégémonie du marché dans le secteur comme un lieu commun qui ne pose aucun problème, soit Goossens a touché à un sujet sur lequel on préfère se taire parce qu’il est trop délicat. Je ne suis pas sûr de savoir laquelle de ces deux hypothèses est la plus grave.

Le débat n’est donc pas lancé, même lorsque des publications étrangères secouent le cocotier, comme le Flat Earth News de Nick Davies, un très éminent journaliste anglais. Ce n’est qu’après avoir été mis en valeur par le festival alternatif Het Andere Boek que le livre de Davies a eu droit à quelques échos, mais pas à une grande discussion sur ses positions. Seul le site de nouvelles indépendant De Werktitel s’est entretenu avec lui. Ce site, l’un des rares événements médiatiques positifs de l’année 2009, a été créé par des journalistes licenciés par De Morgen ou dont la rencontre avec les lois actuelles des médias a été brutale.
Incident, accident, chiffonnier

L’absence de réflexion approfondie est d’autant plus incompréhensible que les médias ont vécu une « annus horribilis ». Dès janvier 2009, la VRT a été fortement critiquée pour sa couverture de la bagarre au couteau de Termonde. Les journalistes concernés n’y ont pas vu de mal. Pourtant, le fait que les médias étaient exclus de manière ostentatoire des funérailles aurait dû déclencher la sonnette d’alarme. Ce n’est pas tous les jours qu’un bourgmestre déclare que « nos cellules sont à la disposition de la presse ». Et son intention n’était donc pas d’inviter quelques journalistes à visiter la maison d’arrêt locale. Les mois suivants, des citoyens (qu’ils soient ou non des Flamands connus) sont régulièrement entrés en conflit avec les journaux. Une série de procès et saisies ont aussi amené la Justice à entrer en conflit avec le quatrième pouvoir. Les « Bekende Vlamingen » (Flamands connus) Marcel Vanthilt et Helmut Lotti se sont détournés de Dag Allemaal, Story, TV Familie, et Het Laatste Nieuws. Le fait que le plus grand quotidien reçoive lui aussi des coups n’était pas sans rapport avec la manière dont il a rendu compte du décès de Yasmine |1| et de la série d’articles style « chasse aux sorcières » au sujet de son ex-compagnon. Mais la critique des médias est aussi venue d’ailleurs : pour protester contre la manière dont la rédaction en chef avait géré la série de licenciements, 28 rédacteurs du Morgen sont partis en grève pour un mois. Même des politiciens osent braver l’omerta de temps à autre, comme le sénateur Patrick Vankrunkelsven qui s’est opposé de plein fouet au directeur de Knack, Rik van Cauwelaert, dans l’émission Phara.

Et puis il y a eu des chocs entre les médias eux-mêmes : la lutte entre Dag Allemaal et TV Express peut sans doute être dépeinte comme un règlement de comptes dans le milieu. Mais que penser de la manière dont Knack et De Standaard se sont affrontés par patrons interposés ? Quand son journal Story a été attaqué, Thomas Siffer s’est défendu en indiquant que De Tijd franchissait aussi la limite en dévoilant les bonus des banquiers ou De Standaard en publiant des mails internes du SP.A.

Dans sa rubrique de Knack, présentée comme satirique, Koen Muelenaere essaie systématiquement de saper la légitimité de la rédaction de l’info à la VRT, au Morgen et au Standaard. C’est la paille et la poutre, mais il n’y a eu aucune concertation structurelle. Pourtant, notre pays en a déjà appelé à un débat sociétal en profondeur pour bien moins que cela. Quand le fonctionnement des médias est mis en cause, on n’a droit la plupart du temps qu’à des auto-justifications. Ce ton montre déjà, à lui seul, à quel point chacun est sous pression. Finalement, rien ne prouve aussi bien qu’il y a une omerta à l’égard de l’autocritique dans les médias flamands que le fait que deux sites importants consacrent systématiquement de l’espace à une critique des médias, alimentée par des initiés qui se voient contraints à utiliser un pseudonyme (Radio Plasky et De Minister van Media).
Terrible histoire de meurtre

Bien sûr, cela n’allait pas nécessairement mieux dans le temps. L’appétit humain pour la sensation ne date pas d’hier. Dès la naissance de la presse écrite, un grand nombre de rames de papier ont été consacrées au « Murder Ballads ». Cet amour de l’extrême, du gore et de la violence n’empêchait pas pour autant la diffusion d’informations pertinentes. Dans la période révolutionnaire des années 1840 naquirent aux Pays-Bas les soi-disant Lilliputiens, dont les feuilles étaient si petites qu’elles pouvaient échapper au droit de timbre qui pesait sur la presse libre (quand la presse est trop chère elle ne touche que l’élite). À une époque où NRC avait 1800 abonnés, ces feuilles avaient un tirage qui était cinq à huit fois plus élevé, et de plus, on se les passait avidement de main en main. Tous ceux qui savaient lire les lisaient. « Ils commencent en général avec une terrible histoire de meurtre », indique un contemporain fidèle au pouvoir, qui pouvait difficilement taire que ces apéritifs étaient suivis plus loin dans le journal par des textes qui dressaient les lecteurs contre le roi et son gouvernement. Plus tard, la pilarisation et la forte politisation de l’émetteur public ont amené une diffusion de l’information fort peu libre. De plus, l’idéal trop ambitieux d’éducation populaire de nombreux journalistes passait complètement à côté d’une bonne partie de la population. Et dès que les médias de qualité ont donné l’impression d’avoir échappé à ce travers, ils sont tombés directement aux mains du commerce, d’abord parce que les conglomérats flairaient le beau profit, ensuite de plus en plus pour pouvoir survivre.

Si l’on doit aujourd’hui parler de crise aigue, c’est cependant dû au fait que les problèmes des médias et avec les médias interagissent les uns sur les autres d’une manière destructrice. Dans un contexte où chaque lecteur compte, pas comme dans le passé pour faire passer la marge bénéficiaire de 20 à 25 pour cent, mais pour rendre l’entreprise simplement rentable, la pression sur les rédactions est énorme. Elles ne peuvent pas ou plus toujours se permettre le luxe de se demander si elles servent bien encore la démocratie. Et pourtant il le faut, car la démocratie et la liberté de la presse sont indissociables.

Traduction : Jean-Paul Gailly

|1| chanteuse et présentatrice à la VRT décédée en juin 2009. (NDLR)

00:49 Écrit par Socialisme-Solidarit dans Société | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : separatisme, langues, medias |  Facebook |