25/02/2010

Pourquoi la propagande l’emporte sur la vérité


Paul CRAIG ROBERTS (Origine de l'article: "Le grand soir")

Propagande contre véritéUn article paru dans le journal Sociological Inquiry, Il doit y avoir une raison : Oussama, Saddam, et la justification induite, Vol. 79, N° 2, (2009), pp. 142-162, jette la lumière sur l’efficacité de la propagande. Les chercheurs ont examiné pourquoi les énormes mystifications réussissent là où les petites balivernes échouent. Les régimes peuvent s’en tirer avec de grandes impostures, mais les politiciens ne le peuvent pas avec la bagatelle.

Les chercheurs expliquent pourquoi tant de gens croient encore que Saddam Hussein était à l’origine du 11/9 des années après qu’il est devenu évident que l’Irak n’avait rien à voir avec ces événements. Les gens ont développé des rationalisations élaborées qui se sont profondément accrochées à leurs convictions induites par la propagande du régime Bush sur la présumée implication irakienne. L’implication émotionnelle de la propagande s’est intégrée à leur identité personnelle et à leur sens moral. Ils ont cherché les informations qui soutenaient leurs croyances et évité celles qui les démentaient, sans tenir compte des faits de l’affaire.

Dans Mein Kampf, Hitler explique la crédibilité en d’énormes mensonges par rapport au petit bobard : « Dans la simplicité de leur esprit, les gens tombent plus facilement victimes d’une monstrueuse fiction que d’un petit boniment, car eux-mêmes se laissent souvent aller à de petites contrevérités peu importantes, mais auraient honte de recourir à de grosses mystifications. Il ne leur viendrait jamais à l’esprit de fabriquer une énorme imposture, et sont incapables de croire qu’un autre pourrait avoir pareil toupet. Même si des faits prouvant qu’il en est ainsi sont portés de manière claire à leur connaissance, ils continuent de douter et pensent qu’il pourrait y avoir une autre explication. »

Ce que les sociologues et Hitler nous disent, c’est que, avec le temps, les faits devenant évidents, les gens tiennent absolument sur le plan émotionnel aux croyances implantées par la propagande et trouvent que s’en libérer est une expérience déchirante. Il est plus confortable de dénoncer celui qui révèle la vérité plutôt que le menteur.

La psychologie de l’adhérence à des convictions, même injustifiées, est un pilier de la cohésion et de la stabilité sociale. Ça explique pourquoi, dès que le changement est réalisé, même un gouvernement révolutionnaire devient conservateur. Le revers de la médaille de ce travers, c’est d’empêcher la reconnaissance des faits. Dans l’Union soviétique, cela rendit le système incapable de s’adapter à la réalité économique, et l’Union Soviétique s’effondra. Aujourd’hui, aux États-Unis, des millions de gens trouvent plus facile de scander « USA, USA, USA, » que d’accepter les faits montrant la nécessité du changement.

L’inertie de l’effroyable imposture constitue la barrière qu’a du mal à abattre le mouvement pour la vérité sur le 11/9. Le racontar selon lequel ce mouvement se compose de théoriciens de la conspiration et de cinglés est évidemment absurde. Les dirigeants du mouvement sont des professionnels hautement qualifiés, comme des experts en démolition, des physiciens, architectes en construction, ingénieurs, pilotes, et anciens hauts fonctionnaires du gouvernement. Contrairement à leurs détracteurs qui répètent comme des perroquets l’histoire du régime, ils savent de quoi ils parlent.

Voyez cet exposé de l’architecte [*] Richard Gage devant un public d’universitaires canadiens. La vidéo de la présentation dure deux heures et semble avoir été adaptée pour ne pas dépasser cette durée. Gage est flegmatique, mais ce n’est guère une personnalité éblouissante, ni un présentateur très clair. Peut-être est-ce parce qu’il s’adresse à un public d’universitaires et tient pour acquis qu’ils connaissent les termes et les concepts.

Ceux qui croient en l’histoire officielle du 11/9 et traitent d’énergumènes les sceptiques peuvent tester la validité du constat des sociologues et l’observation d’Hitler en regardant la vidéo et en observant leurs réactions devant les évidences qui mettent leurs croyances en question. Êtes-vous capable de regarder la présentation sans railler quelqu’un qui en sait bien plus long que vous à ce sujet ? Quelle est votre réaction en sentant que vous ne pouvez plus défendre vos convictions devant les preuves présentées ? Vous raillez davantage ? Vous devenez furieux ?

Une autre difficulté face au mouvement pour la vérité sur le 11/9, c’est que peu de gens sont formés pour comprendre les aspects techniques et scientifiques. Le camp qu’ils croient leur dit une chose, le camp qu’ils ne croient pas leur en raconte une autre. La plupart des gens n’ont pas les rudiments leur permettant de juger de la valeur des arguments.

Par exemple, prenons le cas de l’attentat de Lockerbie. Une pièce à conviction utilisée pour condamner Magrahi consistait en un morceau de circuit imprimé de l’appareil qui aurait contenu le Semtex qui a fait exploser l’avion de ligne. Pas une personne vraiment très convaincue de la culpabilité de Magrahi et de la Libye et offensée par les autorités écossaises libérant Magrahi pour des motifs prétendument humanitaires, ne savait que les circuits imprimés à cette époque avaient une température d’inflammation très basse et partaient facilement en fumée. Le Semtex produit une très haute température. Il ne serait rien resté de l’appareil contenant le Semtex. Il est évident pour un expert que le bout de circuit imprimé a été posé après l’événement.

J’ai demandé à plusieurs reprises, et n’ai jamais obtenu de réponse, ce qui ne veut pas dire pas qu’il n’y en ait pas, comment des millions de pages non brûlées, provenant de la destruction des tours du WTC, pouvaient planer dans l’air au-dessus de Manhattan, alors que l’explication officielle de la destruction raconte que les incendies étaient si chauds et si uniformément distribués qu’ils ont provoqué l’affaiblissement des structures d’acier massif et leur effondrement simultané, faisant s’écrouler les bâtiments dans les temps d’une chute libre, comme ils l’auraient fait s’ils avaient été abattus par une démolition contrôlée.

Comment expliquer des incendies si chauds que l’acier cède, mais qui ne brûlent pas les pages de papier ?

Les gens ne remarquent même pas les contradictions. Récemment, une équipe internationale de scientifiques, qui étudie depuis 18 mois des échantillons de poussière de la destruction des Tours Jumelles collectés par trois sources distinctes, a déclaré avoir découvert de la nano-thermite dans la poussière. Le gouvernement étasunien avait ses propres scientifiques pour discréditer la trouvaille, au motif que le bien-fondé de l’origine des échantillons n’a pu être vérifié. En d’autres termes, quelqu’un a trafiqué les échantillons et ajouté de la nano-thermite. C’est tout ce qu’il a fallu pour discréditer la découverte, malgré le fait évident que l’accès à la nano-thermite est strictement contrôlé et personne, à part l’US Army et, éventuellement, Israël, ne peut y accéder.

Le physicien Steven Jones a produit des preuves accablantes du recours à d’explosifs pour abattre les bâtiments. Son témoignage n’est pas entendu, examiné, testé ou réfuté. Il est tout simplement ignoré.

L’expérience du Dr Jones me rappelle celle de mon professeur d’Oxford, le distingué physicien chimiste et philosophe Michael Polanyi. Polanyi est l’un des plus grands scientifiques du 20ème siècle. À un moment tout président de section de la Société Royale a été son étudiant. Pour leurs travaux scientifiques, nombre de ses élèves ont obtenu un prix Nobel, comme Eugène Wigner à Princeton et Melvin Calvin à l’UC de Berkeley, et son fils, John Polanyi, de l’Université de Toronto.

Jeune homme, dans les premières années du 20ème siècle, Michael Polanyi découvrit les explications de l’adsorption chimique. Les instances scientifiques jugèrent que la nouvelle théorie mettait trop en question les croyances existantes et la rejetèrent. Bien qu’éminent scientifique du Royaume-Uni, Polanyi fut dans l’impossibilité d’enseigner sa théorie. Un demi-siècle après, sa trouvaille a été redécouverte par des scientifiques de l’UC de Berkeley. La découverte a été encensée, mais ensuite les scientifiques les plus âgés ont dit que c’était une « vieille erreur de Polanyi. » Il se trouve que ce n’est pas une erreur. Polanyi a demandé de s’adresser aux scientifiques au sujet de ce demi-siècle de manquement de la science pour qu’ils reconnaissent la vérité. Comment fait la science, qui repose sur l’examen des évidences, pour marcher aussi mal. La réponse de Polanyi, c’est que la science est un système de croyances, exactement comme toute chose, et que sa théorie était en dehors du système de croyances.

C’est ce que nous observons autour de nous, pas seulement au sujet de la perfidie des musulmans et du 11/9.

En tant que spécialiste en économie j’ai passé un moment très difficile à faire le point sur l’économie soviétique, sur les théories de Karl Marx, et sur l’impact fiscal de la politique économique de l’offre. Aujourd’hui, certains de mes lecteurs deviennent furieux parce que mes écrits rapportent des choses qui sont en dehors de leur système de croyances. Ces lecteurs pensent que je devrais éliminer ce qui est incompatible avec leurs convictions et m’orienter sur le travail de terrain. Jamais ils n’ont eu quelque compréhension du sujet. Ils sont tout simplement offensés sur le plan émotionnel.

Ce que je trouve curieux, ce sont ces gens que je connais, qui ne croient rien de tout ce que raconte le gouvernement, sauf sur le 11/9. Pour des raisons qui m’échappent, ils pensent qu’un régime, qui les mystifie sur tout, leur raconterait la vérité sur le 11/9. Comment cela pourrait-il être, je leur demande. Le gouvernement ferait parfois des bourdes et dirait la vérité ? Ma question ne les incite guère à repenser leur croyance en l’histoire du 11/9 du gouvernement. Ils se mettent plutôt en colère avec moi parce que je doute de leur intelligence ou de leur intégrité ou de quelque trait béni, par exemple [le discernement n’est pas donné à tout le monde, certains ont arrêté leur initiation à la vie après le choc d’avoir appris que le Père Noël n’existe pas, ndt].

Le problème devant la vérité, ce sont les besoins affectifs des gens. Dans le cas du 11/9, de nombreux individus pensent devoir croire leur gouvernement pour ne pas faire l’effet d’être peu coopératifs ou mauvais patriotes, et ils ont très peur d’être stigmatisés « sympathisants terroristes. » Ceux de l’extrême gauche ont le besoin affectif de croire qu’il s’agissait d’un « retour de flamme » des peuples opprimés par les États-Unis. Certains gauchistes pensent que les États-Unis méritent ce genre de retours de manivelles et croient pour cela la propagande du gouvernement sur les musulmans qui les auraient attaqués.

Des gens naïfs pensent que, si l’explication sur le 11/9 du gouvernement était fausse, les physiciens et les ingénieurs prendraient tous la parole. Certains l’ont fait (voir ci-dessus). Seulement, pour la plupart des physiciens et des ingénieurs ce serait un acte suicidaire. Les physiciens doivent leur carrière à des subventions gouvernementales, et leur service est fortement tributaire du financement public. Pour l’essentiel, en prenant la parole, un physicien met fin à sa carrière universitaire. S’il est professeur titulaire, pour apaiser Washington l’université rachètera son poste, comme BYU l’a fait dans le cas de l’honnête Steven Jones.

Une firme d’ingénierie qui oserait parler ne se verrait plus jamais accorder de contrat du gouvernement. Par ailleurs, ses clients patriotes cocardiers considéreraient la société comme une apologiste du terrorisme et arrêteraient de faire du business avec elle.

À New York, il y a aujourd’hui une poussée énorme des familles victimes du 11/9 en faveur d’une enquête réelle et indépendante sur les événements. Des dizaines de milliers de New-yorkais ont fourni les signatures nécessaires aux pétitions exigeant que l’État propose de voter pour l’instauration d’une commission indépendante. Seulement, jusqu’ici l’État ne se conforme pas à la loi.

Pourquoi les dizaines de milliers de New-yorkais qui demandent une véritable enquête sont-ils considérés comme des théoriciens de la conspiration ? Les sceptiques en savent bien plus sur les événements du 11/9 que les gens mal informés qui les qualifient de ce nom. La plupart des gens que je connais, qui se contentent de l’explication officielle, n’ont jamais examiné les preuves. Pourtant, ces nullités conspuent ceux qui ont étudié la question de près.

Il y a évidemment quelques énergumènes. Je me suis souvent demandé s’ils sont ridicules intentionnellement, pour discréditer les sceptiques bien informés.

Un autre problème auquel fait face le mouvement pour la vérité du 11/9, c’est que ses alliés naturels, ceux opposés aux guerres des Bush-Obama et les sites Internet soutenus par le mouvement pacifiste, craignent d’être accusés de traîtres et d’anti-étasuniens. Il est assez difficile de s’opposer à une guerre pour ceux que le gouvernement étasunien a réussi à diaboliser. Les sites pacifistes pensent qu’en permettant de remettre en question le 11/9, ils pourraient être étiquetés « sympathisants terroristes » et que cela discréditerait leur opposition à la guerre. Information Clearing House est une exception.

Les sites pacifistes ne réalisent pas que, en acceptant l’explication officielle sur le 11/9, ils ont sapé leur propre mouvement d’opposition à la guerre. Dès que vous admettez que des terroristes musulmans l’ont fait, il est difficile de s’opposer à les punir pour cela. Ces derniers mois, d’importants sites pacifistes, comme antiwar.com, ont eu des difficultés, leurs campagnes de levée de fonds prenant beaucoup plus de temps qu’auparavant. Ils ne comprennent pas qu’en admettant les prémisses du gouvernement pour ses guerres, il est impossible de s’opposer aux guerres.

Autant que je sache, la plupart des gens ont bien plus confiance en leur gouvernement qu’en la vérité. Durant la Grande Dépression, avec leur « New Deal » les libéraux réussirent à inculquer aux Étasuniens la confiance en leur gouvernement comme en un protecteur. Cela marcha avec la gauche et la droite. Les extrémités de l’éventail politique sont elles aussi incapables d’une remise en cause fondamentale du gouvernement. Cela explique la facilité avec laquelle notre gouvernement embobine systématiquement les gens.

La démocratie repose sur l’idée que les gens sont des êtres rationnels, qui examinent les faits et les arguments et ne sont pas faciles à manipuler. Les études ne trouvent pas que ce soit le cas. Dans ma propre expérience universitaire, en politique publique et en journalisme, j’ai appris que tout le monde, depuis le professeur jusqu’à étudiant du secondaire, a des difficultés avec les faits et les analyses qui ne collent pas à ce qu’ils pensaient déjà. L’idée selon laquelle « nous n’avons pas peur de suivre la vérité partout où elle pourrait conduire » est une notion extrêmement romantique et idéaliste. J’ai rarement vu un esprit ouvert, même en dissertation académique ou aux strates les plus hautes du gouvernement. Dans le grand public, la capacité à suivre la vérité partout où elle pourrait mener est quasi inexistante.

La réponse du gouvernement au 11/9, indépendamment de qui en est responsable, a changé notre pays pour toujours. Nos libertés civiques ne seront jamais plus aussi solides qu’elles l’étaient. La capacité financière des États-Unis et leur niveau de vie sont réduits pour toujours. Le prestige de notre pays et son leadership mondial sont à tout jamais compromis. La première décennie du 21ème siècle a été dilapidée en guerres inutiles, et il semble que la deuxième décennie sera aussi perdue dans la même quête inutile et ruineuse.

Le plus inquiétant de tous reste le fait que la responsabilité des événements hostiles du 11/9 n’a fait l’objet d’aucune enquête.

Paul Craig Roberts

Paul Craig Roberts fut ministre adjoint des Finances dans l’administration Reagan. Il est coauteur de The Tyranny of Good Intentions. Il peut être contacté à l’adresse : PaulCraigRoberts@yahoo.com

24/11/2009

Démocratie européenne, une affaire d'experts?

Henri Houben
(Source: Gresea)
Octobre 2009

Ils ne viennent pas de Las Vegas, de Miami ou de Manhattan. Pourtant, ils en portent le même nom. Ils, ce sont les experts appelés en renfort pour aider les responsables de la Commission européenne pour définir les orientations générales, les contenus politiques et les suivis d’application de l’Union. Qui sont-ils en réalité? Qui représentent-ils? Et comment sont-ils choisis? Petit tour dans le monde du lobbying de Bruxelles.


            Non, ceci n’est pas le nom de la nouvelle série télévisée à succès, qui a fait fureur cet été. Pourtant, tous les ingrédients y sont : suspense, secret d'alcôves, valse des courtisans... Avec en prime la longévité de l’émission, puisque cela fait des années qu’elle fonctionne et elle n’est pas prête d’être remplacée, sauf si la lumière qu’on lui donne amènera les populations à la condamner explicitement.

            Ce phénomène, c’est l’utilisation de groupes d’experts par les instances exécutives des Etats, en particulier par la Commission européenne. En effet, à côté des lobbies, des think tanks, une flopée de comités, constitués de spécialistes en tous genres, se sont multipliés pour participer à la fois à l’élaboration des lois, directives ou recommandations européennes et au suivi de leur application.

            Rappelons que, dans la panoplie des structures décisionnelles, la Commission est seule habilitée à prendre des initiatives législatives au niveau européen. Celles-ci doivent ensuite passer l’épreuve de l’adhésion au Conseil des ministres compétent et, dans un plus grand nombre de matières que par le passé, au Parlement européen. Cela, c’est la présentation officielle.

En réalité, s’y ajoutent donc trois organes très actifs. D’abord, les lobbies, organes d’influence aux ordres d’intérêts spécifiques et particuliers, en très grande majorité ceux de grandes entreprises ou de secteurs économiques, interviennent à toutes les étapes de la décision pour l’orienter ou pour en supprimer les éléments qui pourraient atteindre la rentabilité ou la liberté des affaires concernées. Ensuite, les think tanks, littéralement "boîtes à idées", regroupent des personnalités triées sur le volet, mais prises exclusivement dans le monde des grandes firmes, du politique, des journalistes et des académiques, permettant à la fois le brassage et la discussion de réflexions nouvelles, mais aussi la rencontre en direct de présidents de multinationales et de hauts responsables politiques. Ce qui est toujours utile pour faire passer en dernière minute un point de vue favorable à l’entreprise.

            Enfin, il y a ces groupes d’experts, sorte d’armée de l’ombre pour faire progresser des volontés occultes. Mais qui sont-ils ? Comment sont-ils composés ? Et quels intérêts peuvent-ils bien représenter ?

Secret Story

            Jens-Peter Bonde est un député européen danois, libéral mais opposé à l’entrée de son pays dans l’Union. Elu depuis 1979, il n’a eu de cesse durant sa carrière parlementaire – il démissionne en 2008 – d’insister sur la nécessité de transparence des structures européennes. Il demande donc la liste des groupes d’experts travaillant pour la Commission. Après 20 ans de pressions incessantes, il reçoit une première communication incorporant 1.500 noms de comités différents oeuvrant pour les instances européennes. C’est énorme, car en supposant que dix personnes en moyenne composent un organe cela donne un résultat d’environ 15.000 personnes non identifiées qui sont occupées à des tâches non connues par les services de la Commission. Le voile est à peine soulevé.

            En 2004, avant les élections européennes, Bonde lance une nouvelle tentative pour en savoir davantage. Il obtient une nouvelle liste, mais cette fois avec 3.094 groupes1 . Et si le titre des comités est donné, il n’en est pas de même du nombre de personnes qui les composent, sans parler de leur identification effective./p>

            La Commission se rend-elle compte de la bombe potentielle qu’elle vient de transmettre au parlementaire danois ? Toujours est-il que plusieurs mois plus tard elle se décide de mettre elle-même en ligne les groupes officiellement recensés. Surprise, il n’y en a plus que 1.5002 . Où est passée l’autre moitié ? Il est vrai que certains organes n’ont une durée de vie que momentanée. Mais la moitié ! Quand on vous disait que le mystère est plus épais qu’une série télévisée policière...

            Aujourd’hui, on peut théoriquement trouver les groupes officiellement engagés dans un registre sur le site de la Commission : http://ec.europa.eu/transparency/regexpert/index.cfm. Ils sont recensés au nombre de 996. De moins en moins... officiellement ! Pour chaque comité, il est précisé l’appellation, le nombre de personnes participant, la mission ainsi que le département pour lequel il opère. En revanche, le nom des membres n’est mentionné que s’il y a une publicité du groupe, soit sur le site du département (DG) qui l’emploie, soit sur une adresse extérieure. Ce qui est loin d’être toujours le cas. Parfois d’ailleurs, le lien mentionné ne débouche sur rien du tout : adresse introuvable ou obsolète. De la transparence au plus haut niveau !

            La nomination des experts est tout aussi obscure. En effet, la création d’un groupe ne peut être que le fait de la Commission elle-même ou d'un de ses services ou départements3 . Ce sont donc les dirigeants européens qui désignent les personnes qui vont éventuellement les "conseiller". Il n’y a aucune procédure. Inutile d’ajouter les biais que cela peut occasionner dans les orientations prises par les instances européennes.

            Et c’est drôlement important. En effet, comme le site de la Commission le souligne, "un groupe d’experts peut donner des conseils à la Commission tout au long du processus politique, de l’élaboration aux phases d’application, de suivi et d’application, en passant par l’étape décisionnelle"4 . Il peut donc être un organe d’influence décisif. Puisque les structures européennes ne disposent pas toujours des compétences nécessaires, elles reposent de plus en plus sur ces fameux "spécialistes", soi-disant neutres.

            Précisons néanmoins que les membres d’un tel groupe ne sont généralement pas rémunérés. En revanche, toutes leurs dépenses pour réaliser leur mission sont prises en charge.

Une Europe sous influence

            L’existence de ce processus est une aubaine pour les lobbies, surtout pour ceux qui agissent pour le compte de grandes entreprises et de secteurs économiques. Thierry Coste, lobbyiste professionnel, définit le lobbying de la façon suivante : "C’est l’activité qui consiste à chercher à influencer les pouvoirs publics, c’est-à-dire l‘administration, les élus locaux, les parlementaires, le gouvernement et les instances communautaires dans toutes leurs décisions, le plus en amont possible et par des moyens les plus divers, de l’entregent amical à la démonstration de force dans la rue ou aux polémiques dans les médias"5 . On relèvera de façon secondaire qu’il met sur le même pied des groupes qui défendent des intérêts véritablement particuliers, comme ceux des entreprises ou des secteurs, et des organisations syndicales ou d’autres ONG animées par des préoccupations planétaires ou générales. Les mots les plus importants sont ici d’influencer "le plus en amont possible". Le comité d’experts donne l’occasion de réaliser cette exigence.

            Un quidam, peu initié aux pratiques politiques courantes, notamment dans l’Union européenne, pourrait croire que demander conseil à des experts n’est a priori que logique, puisqu’il s’agit d’une procédure consultative et que les spécialistes sont choisis en fonction de leur compétence. Mais, comme tout est obscur, il n’en est rien. Le conseil prend très rapidement la forme d’orientation stratégique qui va impulser le travail européen durant des années. Et le nombre d’académiques, déjà triés sur le volet, est finalement limité dans les groupes.

            Une étude menée par la plate-forme Alter-EU, regroupant plusieurs ONG européennes, sur 44 comités désignés par la Commission et ses services pour gérer les dossiers environnementaux montre que 15 d’entre eux sont complètement opaques (aucune information, aucun détail, aucun nom n’en sort) et que 15 autres ne publient aucun document6 . C’est donc la non-transparence qui domine. En outre, dans les groupes qui fournissent des indications, soit 28, 7 sont complètement dans les mains du monde des affaires, les seuls consultants étant des représentants des entreprises ; 11 sont orientés vers les firmes, celles-ci étant majoritaires dans la composition de l’organe ; 4 sont relativement équilibrés avec des interlocuteurs venant de tout horizon ; 5 seulement sont constitués principalement d’académiques et un seul est "biaisé" en faveur des ONG7 . Deux tiers sont donc orientés en fonction des aspirations patronales.

            Sur les 1.214 groupes en activité au moment de l’étude (début 2008), 394, c’est-à-dire 32,5%, fonctionnent avec des membres venant de l’industrie. Mais si on élimine les comités formés uniquement avec des délégués gouvernementaux, la part monte immédiatement à plus de 60%8 . En réponse à cette étude, Valérie Rampi, porte-parole du commissaire en charge de l’Administration, de l’Audit et de la Lutte antifraude, Siim Kallas, a répliqué que les experts du monde des affaires ne constituaient qu’un cinquième des représentants des groupes d’experts. "Il est clair que la représentation de l'industrie n'est pas la plus importante", a-t-elle ajouté9 .

            Néanmoins, cet aveu et ce chiffre qu’il est difficile de corroborer ou d’infirmer vu l’opacité qui entoure toujours cette matière signifient que, s’il y a environ 50.000 personnes impliquées dans ces comités, il y en aurait 10.000 qui viendraient directement des entreprises. Evidemment, ces données sont à prendre avec des pincettes et un même délégué peut participer à plusieurs de ces groupes.

L’exemple de la réflexion stratégique

            A cette estimation quantitative, il convient de joindre un examen qualitatif. En effet, le millier de groupes peut traiter des domaines très différents, du contrôle de l’application d’une directive sur la pêche en eau douce à l’élaboration de propositions d’orientations stratégiques pour le futur de l’Europe. Il s’agit d’analyser qui détient le véritable contrôle sur les sujets les plus importants pour les citoyens de l’Union.

            Dans un autre article10 , nous montrons l’importance de ces organes dans l’élaboration, le suivi et l’application d’un objectif majeur de la décennie écoulée, à savoir le processus de Lisbonne. Dans les cinq groupes cités qui ont assumé des tâches essentielles, on constate une présence souvent proche de la majorité des représentants du monde des affaires. Mais même les autres délégués ont des connexions avec le privé ou sont très favorables à la nécessité de changer le marché de travail pour le faire correspondre avec ce que demandent les chefs d’entreprise.

            Les organisations syndicales sont systématiquement sous-représentées parmi les experts sélectionnés. En outre, ils sont choisis parmi les plus ouverts aux concepts de compétitivité ou de rentabilité. Ainsi, on n’invitera pas la CGT française, même pas la CGIL italienne ou Force ouvrière. En Belgique, on cherchera le président de la CSC plutôt que celui de la FGTB. La part grande sera offerte aux partisans de la cogestion comme les syndicats allemands, autrichiens ou suédois.

            Ainsi, on évite des conflits et, avec l’appui d’un avis soi-disant neutre de spécialistes et une légitimité syndicale, on peut faire passer des projets clairement libéraux. Aucune pensée critique n’est tolérée. Les ONG ne sont pas les bienvenues, en particulier les plus critiques d’entre elles.

            Enfin, la culture du secret est développée. Les groupes se réunissent généralement dans la discrétion la plus totale. Ainsi, au lieu d’avoir un débat public sur des stratégies fondamentales pour l’avenir de l’Europe, on a des discussions en petit comité où l’on peut peaufiner les textes, les documents qu’on présentera ensuite au public. Et c’est à prendre ou à laisser. De toute façon, c’est sur cette base que la décision sera prise par les autorités européennes.

La participation citoyenne ne peut, dans ces conditions, qu’être réduite à portion congrue. Les forums, parfois organisés sur le site de la Commission, ne sont là que pour donner le change : "Vous pouvez donner votre avis ; on n’en tiendra pas compte, puisque tout est élaboré au sein de ces groupes d’experts qu’on a constitués quasiment à votre insu et qui organisent la démocratie pour une élite".

Conclusions


Les termes de démocratie et de rapprochement du politique vers le citoyen sont à la mode. Mais ils ne sont que de la poudre aux yeux, tant que subsistent ces organes semi-secrets où se rassemblent les personnes qui comptent vraiment dans l’Union : les lobbies, les think tanks et les comités d’experts.

En ce qui concerne ces derniers, on voit qu’ils ont une importance souvent capitale dans la confection des orientations majeures de l’Union, en particulier dans le processus de Lisbonne et aujourd’hui sur le futur de l’Europe. Ce sont des organes décisifs qui sont donc noyautés par les lobbies patronaux pour pouvoir exercer l’influence nécessaire "le plus en amont possible". Ensuite, ils peuvent présenter le résultat de leurs travaux comme émanant d’un organe apparemment neutre ayant accompli une analyse minutieuse et objective de la réalité.

Ainsi, le citoyen, salarié ou allocataire, est en fait dépossédé de son droit démocratique le plus fondamental, qui n’est pas celui de voter, mais de pouvoir peser sur les décisions qui le concernent directement. A travers ces mécanismes, on peut observer et déterminer les lieux du véritable pouvoir politique : qui dirige réellement l’Union? Qui en tire les ficelles? Comme l’écrit Frédéric Lordon: "Comme souvent, la "vraie" politique ne se fait pas dans les sommets à grand spectacle ou dans les grands-messes médiatisées. Elle a davantage le goût de la pénombre, des petits comités et des réunions obscures"11 .

Ce n’est pas propre à l’Union européenne. Ainsi, Robert Reich, secrétaire au Travail dans l’administration Clinton en 1993 et 1994, écrit en songeant d’abord à son pays : "La politique quotidienne au sein des instances parlementaires, des ministères et des agences gouvernementales est aujourd’hui dominée par les entreprises à la lutte pour s’arroger un avantage concurrentiel. La plupart des nouvelles législations ou réglementations sont édictées à l’initiative de certaines entreprises ou de certains secteurs d’activité ; la plupart des conflits et des compromis politiques impliquent en fait des entreprises ou des industries concurrentes. Si une décision susceptible d’imposer de nouveaux coûts à plusieurs entreprises ou industries est envisagée, elles font front commun pour la mettre en échec."12  Il explique que le moyen utilisé par excellence par ces multinationales est le lobbying. Et nous pourrions ajouter qu’il s’impose aussi par le noyautage des groupes d’experts13 .
Mais que faire et que proposer d’autre? Certes, l’idéal d’une construction européenne réellement démocratique où les citoyens participeraient activement à son élaboration, avec débats publics et où tout lobbying serait interdit, est actuellement très éloigné. Néanmoins, on pourrait exiger que la publicité et la transparence soient d’application à tous les niveaux de décision. Ainsi, la procédure de choix d’un groupe d’experts devrait être publique, transparente et sanctionnée par un organe démocratiquement élu comme le Parlement européen. Pour la plupart de ces comités et certainement pour ceux qui s’occupent d’orientations politiques, les représentants des entreprises privées devraient en être exclus, car ils ne peuvent argumenter qu’en fonction d’intérêts très particuliers, les leurs, là où il faudrait débattre d’intérêt général, même si celui-ci est souvent mal défini et peu clair. La publicité des membres d’un groupe et de son travail (résultat et processus d’élaboration) devrait être obligatoire. Enfin, si l’objectif d’interdire ni plus ni moins le lobbying en faveur de firmes, de secteurs ou d’intérêts spécifiques n’est pas accessible dans l’immédiat14 , on devrait revendiquer la transparence des organismes qui oeuvrent en ce sens : publication des comptes, des sources de financement, des membres qui y travaillent et des structures de direction...

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16:30 Écrit par Socialisme-Solidarit dans Société | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : europe, democratie, lobbying, interets, corruption |  Facebook |

21/11/2009

La construction européenne de lobbies patronaux

Henri Houben
(Source: Gresea)
Octobre 2009


Depuis 1985, l’Europe s’est constituée et a « avancé » à travers trois orientations stratégiques : l’Acte unique, le traité de Maastricht et son pacte de stabilité et le processus de Lisbonne. Mais qui connaît les acteurs qui ont été réellement les promoteurs de ces politiques ? Qui se rappelle le rôle déterminant d’un lobby comme la Table ronde des industriels européens ? Petit rappel historique de cette Europe des coulisses. Pleine lumière sur cette Europe de l’ombre.

[Mots clés:lobby, think tank, ERT (Table ronde des industriels européens), Union européenne, Commission européenne, processus de Lisbonne, compétitivité, emploi, démocratie, Jacques Delors, Wim Kok, Maria Joao Rodrigues, Laurent Cohen-Tanugi, Nicole Notat, CES.]

            Que ce soit dans les manuels, les brochures ou la plupart des livres consacrés à l’Union européenne, ce sont soit les peuples, soit les "grands hommes" comme Paul-Henri Spaak, Jacques Delors ou Helmut Kohl qui ont construit l’Europe. A cette image correspond la primauté accordée aux idées démocratiques sur le vieux continent. Ainsi, l’article 2 du traité de l’Union (en version consolidée) insiste sur cet aspect : "L'Union est fondée sur les valeurs de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d'égalité, de l'État de droit, ainsi que de respect des droits de l'homme, y compris des droits des personnes appartenant à des minorités"1 . Et, en "démocratie", ce sont les représentants du "peuple" qui agissent, bâtissent et fondent les bases politiques de la société. Du moins en théorie...

            En réalité, l’essentiel des orientations et des décisions qui ont abouti à la construction européenne actuelle ont été réalisées par des réseaux, des think tanks2 , des lobbies3 . Déjà, dans les années 50, la participation de groupes américains liés au Département d’Etat paraît être fondamentale, notamment pour arriver au traité de Rome en 19574 .

            A partir des années 80, toutes les conclusions centrales pour l’Union, en particulier celles sur les questions socio-économiques (qui forment toujours l’ossature des traités européens), ont été élaborées, discutées, peaufinées avec la collaboration étroite des milieux d’affaires.

Une Table ronde en forme de Bureau ovale5

            La présentation d’un monde politique soi-disant intègre à l’origine, mais qui cède finalement à la tentation de la corruption, comme on le présente dans certains cercles progressistes, est très loin de la réalité. En effet, les responsables européens ont souvent eux-mêmes recherché l’influence des grandes entreprises.

            C’est le cas notamment d’Etienne Davignon, vicomte de naissance6 , ancien chef de cabinet du ministre belge des Affaires étrangères et vice-président de la Commission européenne de 1981 à 19857 . Au début des années 80, il s’impatiente de ne trouver aucun interlocuteur patronal valable pour le responsable politique européen. L’UNICE, la fédération patronale européenne, ne croit guère en l’Europe et ne consacre que peu de temps à ses orientations générales. Ses liens avec le pouvoir se tissent surtout à travers les relations nationales entre Etats et organisations industrielles.

            Davignon suscite l’intérêt d’un président d’une grande firme suédoise – dont le pays ne fait pas partie, à l’époque, de ce qui était encore la Communauté économique européenne -, Pehr Gyllenhammar de Volvo. Celui-ci convainc les propriétaires de Fiat, les Agnelli, et le patron de Philips, Wisse Dekker, de former une nouvelle association, issue exclusivement des milieux dirigeants des entreprises européennes avec comme objectif d’influer sur les grandes décisions de la construction européenne.

            Le 6 avril 1983, ils parviennent à rassembler 17 leaders d’autres multinationales à Paris (voir composition annexe 1) pour célébrer la création de la Table ronde des industriels européens (ERT en anglais: European Roundtable of Industrialists). Assistent à la cérémonie également Etienne Davignon et François-Xavier Ortoli, alors commissaire8  chargé des Affaires économiques. Davignon, Ortoli, des "politiques" en 1983 qui, par une sorte de promotion pour services rendus, rejoindront plus tard le privé: après leur mandat européen, ils rejoindront le privé et deviendront membres de l’ERT, le premier au nom de la Société Générale de Belgique, le second de Total. Ils ne seront pas les derniers à être ainsi "promus", puisque Peter Sutherland, commissaire à la Concurrence dans la première équipe Delors (1985-1989), a gagné le poste de président de BP et occupe, grâce à cela, actuellement la vice-présidence de l’ERT.

Aujourd’hui, l’ERT compte 45 membres, un chiffre relativement stable depuis 1989.
Keith Richardson, secrétaire général de l’ERT de 1988 à 1998, explique le rôle et la spécificité de la nouvelle organisation: "Celle-ci traiterait uniquement les grandes orientations politiques, celles qui sont d’une importance écrasante pour l’économie européenne entière. Et elle surmonterait le problème de communication en ne réglant les affaires qu’à un niveau très élevé, en parlant aux officiels dans le langage auquel ils sont habitués."9  Il précise: "Pour la Table ronde, l’objectif essentiel était toujours les décideurs politiques au niveau le plus élevé. La meilleure méthode était la discussion face à face, celle qui l’emporte sur tout le reste. Les événements les plus importants étaient les rencontres avec le président de la Commission européenne, que ce soit personnellement ou avec quelques collègues, et les chefs de gouvernement, particulièrement ceux qui détenaient la présidence de l’Union européenne".10 

Il en dévoile quelque peu le contenu: "Qu’est-ce qui était dit ? En principe, ces rencontres étaient confidentielles, en pratique le contenu était assez clair. Ce qui importait était la préparation. Quand c’était possible, les représentants de la Table ronde venaient, armés d’un ordre du jour négocié à l’avance - des points que le président [ndlr. de la Commission européenne] voulait entendre, comparés aux priorités actuelles de la Table ronde. On pouvait préparer des notes écrites et les envoyer à l’avance, de sorte que le président pouvait préparer sa réponse. Une relation étroite entre le secrétariat de la Table ronde et le cabinet du président ou d’autres conseillers importants était essentielle et occupait une grande partie du temps. Mais, d’une manière ou d’une autre, on rencontrait les intérêts des deux parties et évitait les surprises. Par exemple, Jacques Delors11, désirait entendre des propositions sur son programme chéri de marché intérieur. Il voulait que les hommes d’affaires lui indiquent les priorités et lui donnent les arguments qu’il pourrait utiliser contre les gouvernements récalcitrants. Jacques Santer12 avait besoin d’encouragements et d’idées qui permettraient à l’Union européenne de sortir de son malaise économique".13

            Le résultat ira au-delà des espérances de ces "grands patrons". En effet, le président de Philips, Wisse Dekker, avance un projet ambitieux, celui de réaliser définitivement le grand marché intérieur annoncé par le traité de Rome en 1957. Cela veut dire: suppression de toutes les barrières douanières, administratives, législatives, fiscales... Il présente son plan en 1984. Jacques Delors, à peine en charge, demande à Lord Cockfield, commissaire au Marché intérieur, d’établir un programme pour réaliser ce projet. Celui-ci reprend quasiment entièrement la proposition de Wisse Dekker. Principale modification: la date butoir pour parvenir à cet objectif est reportée à 1992 au lieu de 1990, comme prévu initialement par le patron néerlandais14 .

Dans son livre sur l’histoire de la construction européenne, l’ancien porte-parole de la Commission, Bino Olivi, reconnaît explicitement cette paternité: "Quelques jours avant le discours de Delors au Parlement européen, Wisse Dekker, président de Philips, prononçait le 11 janvier 1985 à Bruxelles un discours important pour la présentation d’un programme appelé Europe 90. Même s’il ne le faisait pas à titre officiel, Dekker parlait au nom de la grande industrie européenne, qui (à quelques exceptions près) avait considéré la Communauté européenne avec un scepticisme croissant à partir des années 60."15

C’est donc sous cette influence que la Communauté européenne prend une des décisions les plus importantes de son histoire. L’Acte unique européen est adopté en 1986 et mis en application en juillet de l’année suivante. Sa conception tient en un article contenu dans le paragraphe 8a: "Le marché intérieur comporte un espace sans frontières intérieures dans lequel la libre circulation des marchandises, des personnes, des services et des capitaux est assurée selon les dispositions du présent traité"16. Les quatre libertés "fondamentales" (ou considérées comme telles par les fondateurs de l’Europe) sont réaffirmées dans le but de laisser aux entreprises le libre choix de s’établir, de s’installer, de se développer ou de partir comme bon leur semble et de mettre la main-d’oeuvre à leur service direct. Jacques Delors, dans ses mémoires en soulignera les bienfaits: "C’est un traité court, qui dit bien ce qu’il veut dire et se prête peu à des controverses sur sa portée ou son interprétation" .

Au puzzle, manquait une pièce: une monnaie unique pour unifier l’ensemble du marché européen. En 1989, Wisse Dekker prône la création d’une telle devise commune: "Beaucoup de dirigeants de firmes européennes s’accordent pour dire que, sans une union monétaire qui fonctionne avec un seul système bancaire et une seule devise, les gains économiques réels (du grand marché - ndlr) vont s’évaporer. Ces matières sont, toutefois, chargées de dangers politiques. La coordination des politiques économiques exige une structure monétaire centralisée, impliquant l’abandon d’une position de souveraineté nationale absolue au profit d’une structure fédérale". Dès 1987, l’ERT fonde une nouvelle organisation: l’Association pour l’union monétaire européenne (AUME), dirigée par les deux anciens commissaires européens, Etienne Davignon et François-Xavier Ortoli.

La version officielle sur la conclusion du traité de Maastricht met en exergue l‘accord entre le président français, François Mitterrand, et le chancelier allemand, Helmut Kohl. Le premier aurait arraché au second que, malgré l’ouverture des pays de l’Est au capitalisme, l’Allemagne resterait arrimée à la construction européenne. Le second aurait obtenu que la future Banque centrale soit structurée à l’aune de la Bundesbank, c’est-à-dire de façon indépendante du pouvoir politique et comme seule mission, la lutte contre l’inflation.

En réalité, on oublie l’influence décisive des lobbies patronaux dans la confection du pacte fondateur de l’Union. En particulier, l’ERT dont on a vu le rôle dans la création du marché intérieur et de la monnaie unique. En 1991, soit juste avant la conclusion du sommet qui décidera du traité de Maastricht, le lobby publie un rapport, sans doute le plus abouti sur le plan politique: "Remodeler l’Europe". A côté de revendications sur la devise unique et l’élargissement à l’est, il souligne la faiblesse des Européens quand survient un problème comme l’invasion du Koweït par l’Irak: "La crise de 1990 au Moyen-Orient a montré la difficulté de transposer nos avancées techniques et économiques sur la scène politique: là réside le paradoxe de l’Europe, géant économique mais nain politique. L’absence de procédures, d’institutions et de principes directeurs lui a ôté toute efficacité. L’Europe avait des intérêts en jeu dans le Golfe, et des idées sur ce qu’il convenait de faire. Il suffit de voir la rapidité de riposte de la Communauté sur des aspects strictement économiques, comme les sanctions commerciales. Mais lorsque la question du recours à la force s’est posée, l’Europe ne disposait ni des mécanismes décisionnels, ni des moyens qui lui auraient permis d’intervenir. C’est une illusion de croire qu’une telle inefficacité politique n’est pas préjudiciable à nos autres réalisations. Il est aujourd’hui anachronique de prétendre que la Communauté peut régler les questions économiques de façon satisfaisante tout en laissant à d’autres la gestion de sa politique étrangère. Les industriels n’ont certainement pas vocation à tirer des plans dans ce domaine, mais ils sont tout à fait habilités à souligner les besoins et à attirer l’attention sur les dangers."18  N’est-ce pas un plaidoyer en faveur d’une réelle Union qui verra le jour avec l’adoption du traité de Maastricht ?

Celui-ci impulse également des politiques macroéconomiques de convergence (comme le suggérait ci-dessus Wisse Dekker) comme préalables à la monnaie unique. Quatre indicateurs sont établis, fixant si le pays peut ou non faire partie de la nouvelle zone euro: un déficit budgétaire annuel en dessous de 3% du PIB19  ; une dette publique égale au maximum à 60% du PIB20  ; des taux d’intérêt n’excédant pas de plus de 2% les plus bas dans l’Union ; une inflation ne dépassant pas de 1,5% ceux des trois meilleurs en Europe. Ces dispositions annonceront la seconde vague de plans d’austérité en Europe (la première datant des années 1982-1984 pour diminuer la dette publique de l’époque), avec des réductions drastiques dans les dépenses de l’enseignement, de la santé, de la sécurité sociale, de l’administration...

Ces réalisations ont été encouragées et inspirées par l’ERT. Si bien qu’en janvier 1999, lors de la cérémonie célébrant les 15 ans d’anniversaire du lobby, Jacques Santer, président de la Commission déclare que l’ERT "a sans aucun doute joué un rôle majeur dans le développement de l’Union européenne. (...) Ses messages sont importants. L’ERT a quelque chose à dire. Les hommes politiques européens le reconnaissent. Et écoutent"21 .

La compétitivité se joue au casino de Lisbonne

            L’apothéose de cette influence est l’introduction dans les objectifs majeurs de l’Union de l’importance et de la nécessité même de la compétitivité. Autrement dit, il faut assurer que les entreprises aient la capacité de dominer leur secteur au niveau mondial. Or, ceci passe, selon l’ERT, par une limitation des salaires et l’introduction d’une plus grande flexibilité du travail.

            Le lobby va donc utiliser le niveau élevé du chômage existant en Europe pour faire passer son point de vue. Le raisonnement patronal est que seules des firmes compétitives peuvent résoudre ce problème. Dès lors, pour résoudre la question de l’emploi, il faut rendre les firmes plus compétitives. Dans le rapport "Remodeler l’Europe" de 1991, on retrouve déjà cet appel: "Les industriels considèrent le chômage comme l’un des pires fléaux de notre société, préjudiciable aussi bien à l’individu et à sa famille qu’à la collectivité et à l’économie ; ils estiment que sa résorption doit être un objectif majeur de la société moderne"22 . Ce sont des larmes de crocodile, car les travailleurs sont généralement victimes de décisions de licenciement ou de refus d’embauche de la part des entreprises elles-mêmes. L’ERT fait semblant qu’ils ne sont nullement responsables. Il y aurait une espèce de "marché supranaturel" qui impose ses lois économiques auxquelles les compagnies doivent se conformer, comme dans l’Ancien Régime les paysans devaient suivre les lois du seigneur ou du roi, en tant que représentant du divin sur terre.

            En 1993, l’ERT revient à la charge avec un nouveau document intitulé "Vaincre la crise". Celui-ci établit la doctrine patronale en la matière: "L’Europe est devenue une économie à coûts élevés et à croissance faible qui s’adapte trop lentement et, de ce fait, perd son avantage concurrentiel au profit d’autres régions du monde plus dynamiques. Le résultat est un nombre trop élevé de sans-emploi"23 . Il faut dès lors réduire les coûts (dont ceux des salaires) pour restaurer rentabilité et compétitivité aux entreprises européennes qui pourront alors engager du personnel supplémentaire.

            De nouveau, la sortie de ce rapport coïncide avec une décision politique majeure dans l’Union. C’est le livre blanc imaginé par Jacques Delors pour sortir de la récession. En 1993, l’Europe connaît des turbulences monétaires d’une ampleur inégalée depuis la création du serpent monétaire. Le chômage atteint de fait un seuil important: il dépasse les 10% de la population active des quinze pays24 , soit 17 millions de salariés.

            Le président de la Commission élabore donc un projet qui associe la lutte en faveur de l‘emploi et le retour de la compétitivité pour les firmes. Il s’intitule d’ailleurs "Livre blanc sur la croissance, la compétitivité et l’emploi". Il est présenté au sommet européen des 10 et 11 décembre 1993 à Bruxelles. Lors de l’annonce officielle de ce document, Jacques Delors remercie l’ERT pour ses conseils25 . Dans son autobiographie, il reconnaît avoir écrit les soixante premières pages du livre blanc après avoir consulté les dirigeants des grandes multinationales américaines et européennes un par un26 .

            C’est une étape importante dans la construction européenne, car les instances européennes s’immiscent dans une compétence pourtant reconnue aux Etats nationaux: la politique sociale et en particulier celle de l’emploi. Dorénavant, elles n’auront de cesse d’accroître leurs prérogatives en la matière. Le document communautaire prévoit également la création de grands travaux d’infrastructures à l’échelle européenne. Cela débouchera, par exemple, sur la fondation d’Eurotunnel, qui, même si elle parviendra à joindre l’Angleterre par un chemin ferroviaire sous la Manche, sera une catastrophe financière. De façon générale, le livre blanc ne réalisera pas les ambitions espérées de son auteur. Il y a encore trop de résistances nationales, pas assez de pouvoir pour les responsables européens et l’échec retentissant de l’un ou l’autre projet va provoquer l’enterrement progressif du projet de Delors.

            L’ERT en tire les conséquences. Le lobby va procéder autrement, en officialisant son point de vue à l’intérieur de structures communautaires elles-mêmes. Il propose de créer un groupe d’experts sur la compétitivité, dépendant du président de la Commission. Jacques Delors se charge de proposer la création de cet organe, lors de son dernier sommet en tant que chef suprême de l’exécutif européen, en décembre 1994 à Essen. Mais Helmut Kohl ne veut pas en entendre parler. Surtout, il ne veut pas renforcer les instances de l’Union, en particulier le pouvoir du président de la Commission. Qu’à cela ne tienne. Le nouveau groupe sera simplement consultatif : ce sera le Groupe consultatif sur la compétitivité (GCC).

            Il est opérationnel en 1995 pour une durée de deux ans et il remet un rapport argumenté tous les six mois à l’approche de la réunion du Conseil européen27 . Sa composition ne laisse planer aucun doute sur l’orientation donnée à l’organe (voir annexe 2). Keith Richardson peut en conclure: "Le groupe a été mis sur pied, dirigé par le futur président italien Carlo Ciampi, avec une forte présence des membres de l’ERT. Et personne ne pourrait remettre en question que la notion de compétitivité européenne sur laquelle Delors et l’ERT ont tous deux insisté tellement est devenue depuis lors un point de référence pour les dirigeants de l’Union européenne"28 . A côté des représentants officiels, on relèvera également la présence de Jean Gandois, ancien président de Cockerill-Sambre et, à l’époque, président du patronat français (CNPF, qui deviendra Medef par la suite). Au total, sur les seize membres, huit ont des liens clairs et directs avec le monde des affaires.

            En même temps, on note la présence de quatre dirigeants syndicaux, dont Willy Peirens, président de la CSC de 1987 à 1999. Dans l’optique de l’ERT, il s’agit d’amener ces responsables à partager les idées sur la compétitivité et donc à prévenir les résistances des travailleurs. Keith Richardson avoue, en ce sens, que "le fait qu’ils aient signé les rapports du GCC donne (aux rapports) un supplément de poids"29 .

            En 1997, il est décidé de prolonger le mandat du groupe, mais selon une composition renouvelée. Le poids de l’ERT devient moins fort, mais pas celui du patronat européen (comme on le vérifiera à l'annexe 3). Il n’y a plus que treize membres, un représentant "officiel" de l’ERT. Mais neuf d’entre eux ont été, sont ou seront impliqués dans les conseils d’administration de grandes firmes européennes. Les trois syndicalistes sélectionnés auront une grande importance. Sergio d’Antoni, après son mandat, rallie le Partito Democratico, associé au niveau européen au groupe social-démocrate. Il devient même ministre sous l’un des gouvernements de Romano Prodi (devenu Premier ministre italien). John Monks devient, quant à lui, secrétaire général de la CES30  et Wanja Lundby-Wedin, après avoir obtenu le contrôle de la fédération suédoise (Landsorganisationen ou LO) en 2000, la présidente de cette même CES.

            Le groupe va matraquer, à l’approche des sommets, les responsables européens de thèses proches de l’ERT sur la compétitivité, sur l’importance d’une réduction des "coûts salariaux", sur la nécessité de la flexibilité, de la formation tout au long de la vie et des privatisations31 . Il est inutile de revenir sur tous les thèmes abordés et toutes les recommandations formulées. Keith Richardson souligne l’importance de rapports qui vont porter la compétitivité comme principal leitmotiv de l’Union. Ce qui sera reconnu dès le premier rapport du second groupe: "Le GCC considère qu’il n’est pas, pour les pays de l’Union européenne, de priorité plus élevée que la création d’emplois et la réduction du chômage. Il est convaincu que la seule voie qui permette d’atteindre effectivement et durablement cet objectif est celle de la compétitivité. Avoir l’ambition de jouer à nouveau les premiers rôles dans l’économie mondiale est pour l’Europe la recette du succès dans la lutte pour l’emploi"32 .

Et, dans le quatrième rapport, le GCC écrira même cette phrase qu’on peut méditer aujourd’hui à l’heure de la crise financière: "Ce sont les marchés boursiers qui, par leur dynamisme, amorcent la création d’emplois, en alimentant l’expansion et soutenant la croissance des économies"33 .

Les esprits européens sont frappés. En juin 1997, il est prévu d’ajouter dans le traité dit d’Amsterdam un chapitre consacré à l’emploi. Mais les apports nouveaux étant nombreux et les négociations difficiles sur nombre de matières, les dirigeants européens ne parviennent pas à se mettre d’accord sur un minimum de mesures à la date du sommet. Les discussions spécifiques à l’emploi sont reportées à novembre, pour une réunion extraordinaire sur le sujet à Luxembourg.

La stratégie européenne de l’emploi naît officiellement de cette dernière rencontre. Elle se fonde sur quatre éléments: 1. l’employabilité, à savoir la responsabilité du salarié dans sa recherche d’emploi, notamment dans sa volonté pour se former et dénicher les nouveaux postes proposés par les firmes ; 2. l’esprit d’entreprise qui doit inonder l’Union, de sorte à favoriser le sentiment favorable des citoyens vis-à-vis du patronat, d’un côté, et la création de nouvelles compagnies dans les secteurs d’avenir, de l’autre ; 3. l’adaptabilité, qui signifie l’application des règles de la flexibilité du travail partout en Europe, d’où temps partiels, temporaires, contrats "atypiques"34 ... ; 4. l’égalité des chances, ce qui revient à mettre les femmes et les hommes aux conditions sociales les plus basses et à supprimer les éventuels avantages spécifiques (comme interdiction du travail de nuit ou âge de pension légale moins élevé, etc.). Ces points ont été abondamment argumentés dans les différents rapports du GCC. La filiation est évidente.

En même temps, à Luxembourg, est mise en place la méthode dite "ouverte de coordination". Etant donné que les compétences de l’Union ne permettent pas une intervention directe de la Commission ou des autres instances communautaires, les responsables européens utilisent cette pratique dite "soft". Il n’y a pas d’obligation au sens strict ou juridique. Mais ce sont les Etats qui doivent décider des orientations générales pour l’Union et ensuite définir le plan d’action national qu’ils devront mettre en oeuvre durant la période suivante. Au bout de celle-ci, ils devront présenter les avancées et les obstacles rencontrés. Ainsi, la pression est mise sur leurs épaules. D’abord, pour fixer des objectifs ambitieux en harmonie avec les décisions globales prises pour l’Europe dans son ensemble et qu’ils ont préalablement approuvées. Ensuite, pour parvenir aux résultats qu’ils ont eux-mêmes fixés (dans leur plan d’action national), sous les yeux des dirigeants des autres Etats membres qui n’attendent pas qu’ils flanchent ou se débinent.

D’autant que l’ERT a éduqué les responsables aux joies du benchmarking35 , c’est-à-dire la mise en regard des performances de chacun pour trouver et prôner les "meilleures pratiques". Le lobby patronal organise des séminaires sur le sujet et, selon Keith Richardson, les sommets de Luxembourg en décembre 1997, de Cardiff en juin 1998 et de Cologne en juin 1999 furent "des exercices de benchmarking pour traiter des réformes structurelles, macro-économiques et de l’emploi respectivement, pour aboutir à un paquet cohérent à Lisbonne". Jacques Santer en conclut dès lors: "Nous sommes tous des benchmarkers maintenant"36 .

Néanmoins, la méthode n’est pas assez coercitive. Les Etats membres font encore trop ce qu’ils veulent. Lors du dernier rapport remis aux responsables européens, en septembre 1999, le GCC annonce qu’il faut changer d’approche et se lancer dans une nouvelle initiative: il "pense que le moment est maintenant venu de prendre la mesure de l’urgence d’une action européenne dans le domaine de la compétitivité, de fixer des repères réalistes destinés à guider la politique européenne et l’action de la Commission, durant les cinq années qui viennent. Les points traités relèvent de quatre catégories principales: réforme du secteur public, libération de l’initiative privée, centralité du facteur humain et de la cohésion, environnement et infrastructure, plus la question de l’élargissement"37 .

C’est ce qui va amener à la définition de ce qui est appelé la stratégie ou le processus de Lisbonne, du nom de la capitale dans laquelle l’accord s’est conclu en mars 200038 . Le point 5 des conclusions de cette réunion indique l’orientation du nouveau projet, d’une ampleur presque comparable au marché unique ou au traité de Maastricht: "L’Union s’est aujourd’hui fixé un nouvel objectif stratégique pour la décennie à venir: devenir l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde, capable d’une croissance économique durable accompagnée d’une amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale"39 . Maintenant, contrairement aux accords de Luxembourg en novembre 1997, tout le monde s’est unifié derrière ce projet et on va concrétiser des procédures pour le suivi et l’obtention des résultats.

Concrètement, on voit le rôle joué par un groupe de soi-disant "experts", globalement très favorables au monde des affaires et tactiquement ouverts aux syndicalistes, dans la définition d’une stratégie essentielle pour l’Union européenne. De ce point de vue, Keith Richardson peut se montrer très satisfait: "Le Conseil européen de Lisbonne de mars 2000 a représenté un point crucial de ce processus, avec ce "nouvel objectif stratégique" pour l’Union européenne durant la prochaine décennie "de devenir l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde"40. Lisbonne a tracé le lien direct entre la globalisation et la création d’emplois à travers la poursuite de la compétitivité aussi clairement que l’ERT l’a fait dans Remodeler Europe41 et dans tant de rapports publiés au cours de cette décennie. La longue liste de points précis de politique décidés à Lisbonne a reflété les priorités habituelles de l’ERT complètement, de l’établissement de points de repère pour l’évaluation des performances à l’apprentissage la vie durant"42 .

Même approbation chez Gerhard Cromme, président de ThyssenKrupp et de l’ERT à l’époque, et chez Daniel Janssen, président de Solvay et du groupe sur la compétitivité au sein de l’ERT: "Depuis les tout débuts, l’ERT a soutenu les dirigeants de l’Union européenne dans leurs efforts à promouvoir la croissance et l’emploi en rendant l’Europe un endroit attractif pour faire des affaires. C’est pourquoi l’ERT a accueilli très favorablement l’agenda de Lisbonne, qui établit les conditions cadres pour construire la compétitivité robuste de l’Union européenne dans une économie globale"43 .

L’une des personnalités centrales dans le développement du processus de Lisbonne est Maria Joao Rodrigues. Apparemment simple professeur d’économie de l’université de Lisbonne, elle entre dans le premier groupe sur la compétitivité en 1995, celui qui compte huit représentants patronaux dont quatre liés à l’ERT. Elle travaille actuellement au Directoire de l’European Policy Centre, un des think tanks les plus influents sur le plan politique dans l’Union. En sont membres 65 grandes entreprises, 86 associations professionnelles, 105 missions diplomatiques, 28 fondations, 4 organisations gouvernementales, 15 institutions internationales dont l’OTAN, le FMI44  et la Banque mondiale, 43 ONG, 49 organes régionaux, 6 groupes religieux et la Croix Rouge45 . Elle en a déjà été membre, au Conseil consultatif, dont le président n’est autre que Peter Sutherland, déjà cité. Elle siège également au conseil d’administration de Notre Europe, le think tank créé par Jacques Delors et financé par des gouvernements et des multinationales (Nestlé et Veolia). Elle entre aussi au conseil consultatif du Conseil de Lisbonne (The Lisbon Council), un groupe constitué à partir de fonds américains et aujourd’hui alimenté par de grandes compagnies (Allianz, Google, IBM, Philips et Shell notamment). The Lisbon Council a aussi des liens avec la droite conservatrice pro-américaine en Europe46 . Et elle est aujourd’hui une des principales conseillères sur la stratégie de Lisbonne pour la Commission. Neutre ? Elle a baigné et elle baigne encore dans toute l’argumentation de l’ERT qu’elle défend, en fait, ouvertement.

La cuisine super-flexible du chef Kok

            Seulement les résultats se font attendre. Un des indicateurs centraux du processus est le taux d’emploi. Il s’agit du rapport entre le nombre d’actifs et la population âgée entre 15 et 64 ans. En réalité, comme la notion d’actif signifie toute personne ayant travaillé au moins une heure durant la semaine, l’augmentation de ce ratio représente le nombre de personnes supplémentaires en train de chercher "activement" du travail, pas nécessairement une diminution du chômage.

Et c’est ce que cherche absolument le patronat européen. En effet, plus de gens sont en quête de travail, plus ils postuleront pour chaque poste et, dans une relation d’offre et de demande d’emplois où cette dernière s’élève, les exigences des salariés doivent diminuer, donc y compris leurs prétentions salariales. Le Conseil européen a fixé l’objectif d’un taux d’emploi de 70% pour 2010.

Or, entre-temps, celui-ci n'augmente que légèrement. Il passe pour les quinze pays qui démarrent le processus de 63,4% en 2000 à 64,4% en 2003. Les chefs d’entreprise s’impatientent. Ainsi, la fédération patronale européenne, appelée toujours à ce moment l’UNICE47 , lance avant le sommet de Barcelone de mars 2002: "Le processus de Lisbonne sera un échec, à moins d’agir concrètement, et dès aujourd’hui. Ce n’est plus l’heure des mots, mais celle de l’action. Les chefs de file de l’Europe doivent relever le défi et mettre en oeuvre les réformes auxquelles ils ont tous souscrit - trop de temps a été perdu jusqu’ici. Aujourd’hui, l’Europe doit aller de l’avant avec détermination"48 . Son membre français, le MEDEF ("Mouvement des entreprises de France", la fédération patronale), ajoute: "Le MEDEF insiste sur le fait que la réussite de la stratégie de Lisbonne dépendra essentiellement de la détermination, de la constance et de l’efficacité de la mise en oeuvre, et non pas d’une redéfinition permanente de ses objectifs."49

Mise sur la sellette, la Commission propose au sommet de mars 2003 d’instituer une task force, le nom anglicisé pour désigner un groupe d’experts triés sur le volet. Sa mission est d'analyser les difficultés pour parvenir aux objectifs affichés à Lisbonne dans les différents Etats et rédiger un document pour le Conseil européen de l’année suivante50 . Elle confie la direction de cet organe à Wim Kok.

Ce n’est pas un inconnu. Il a été président du principal syndicat néerlandais FNV (Federatie Nederlandse Vakbeweging ou Fédération des syndicats néerlandais) de 1976 à 1986. De 1979 à 1982, il est également président de la CES. C’est lui qui négocie le "modèle des polders" en 1982, accordant aux entreprises le droit d’engager massivement à temps partiel. Grâce à cela, trois femmes sur quatre aux Pays-Bas sont occupées suivant cet horaire flexible. En 1986, il entre "officiellement" en politique pour devenir président du PvdA, le Parti du Travail (social-démocrate). Un changement payant en termes de carrière: il est ministre des Finances de 1989 à 1994, puis Premier ministre, ainsi que ministre des Affaires étrangères de 1994 à 2002.
De nouveau, durant cette période, il parvient, mais cette fois en temps que chef du gouvernement, à une généralisation du travail flexible, par le développement de l’intérim, du temps partiel. En contrepartie, les salariés embarqués dans ce programme reçoivent des droits sociaux garantis supplémentaires (en matière de pension notamment). C’est ce nouveau pacte, conclu en 1999, qui va donner naissance au concept de "flexicurité", soit un mélange de grande flexibilité des travailleurs en échange d’un petit peu de sécurité sociale.

En 2002, il se retire de la politique... enfin pas tout à fait, car satisfaites de ses prestations plusieurs multinationales hollandaises lui proposent des postes d’administrateur. Il entre ainsi successivement en avril 2003 au groupe bancaire ING, à la firme postale privatisée en 1989 TNT et à la compagnie aérienne KLM (qui fusionne dans Air France en 2004). En octobre 1984, il est appelé au conseil d’administration du géant pétrolier Royal Dutch/Shell, la plus grande firme du monde en 2008 par le chiffre d’affaires .

            C’est donc à ce Wim Kok que les instances européennes donnent la tâche de réfléchir sur la réalité du processus de Lisbonne.  Le groupe formé à cette occasion n’est pas moins intéressant. (Voir l'annexe 4 pour le "casting"). La "task force" est composée majoritairement d’universitaires, spécialistes du marché du travail. Y participe Annette Roux, actuellement vice-présidente du groupe Bénéteau (mais présidente de son principal actionnaire, Béri S.A.), le numéro un de la construction de bateaux à voiles et une des plus grosses fortunes de France, estimée aux environs d’un milliard d’euros. Il y a aussi Günther Schmid, inventeur de la notion de marchés transitionnels: chaque individu traverse dans sa vie plusieurs stades professionnels, étude, chômage, emploi temporaire, formation, pause carrière... ; il faut gérer ces passages comme des marchés "naturels" où il y a des entrants et des sortants ; c’est une justification théorique de la flexicurité. Citons aussi Anna Ekstrom, syndicaliste, mais aussi conseillère à la politique de l’emploi en Suède entre 1998 et 2001 et aujourd’hui directrice au think tank Bruegel, financé à la fois par les Etats membres de l’Union et certaines multinationales comme Areva, BP, Deutsche Bank, Fortis, Suez, IBM, Pfizer, Renault. Et on retrouve l’inévitable Maria Joao Rodrigues.

            Inutile de préciser que le rapport qui en est sorti est une apologie de la flexibilité. Ainsi, il note: "Des résistances à élever la flexibilité naissent de l’opinion que celle-ci accroît nécessairement l’insécurité et la précarité pour les travailleurs. Les Etats membres doivent contrer cette perception."52  Il faut donc accorder un peu de garantie sociale et de citer les exemples des Pays-Bas et du Danemark. Ce qui aboutira bientôt concrètement et officiellement au concept de flexicurité. Le document prône aussi l’utilisation d’agences de travail temporaire pour pousser les chômeurs à l’emploi, coûte que coûte53 . Il critique les pays où il y a des obstacles légaux à créer de telles antennes (privées). Il propose également de supprimer les freins au travail à temps partiel . Dans les nouveaux pays entrants, c’est-à-dire en Europe de l’Est, la situation est jugée dramatique sur ce point par les auteurs du rapport. Ils proposent d’y remédier en éliminant les barrières fiscales, administratives et autres aux horaires flexibles.

            Le message général est clair: il faut appliquer complètement les mesures initiées par le processus de Lisbonne et accélérer la flexibilisation du "marché de la force de travail". Le patronat ne peut qu’approuver. Contente, la Commission demande à Wim Kok de créer un nouveau groupe de "haut niveau" sur l’avenir de la stratégie pour l’année suivante: comment avancer dans le futur?

            La nouvelle task force ne dépare en rien des précédentes. On retrouve le même lot d’hommes d’affaires comme Niall FitzGerald ou Romain Bausch, président d’une société nouvelle de télécommunications par satellite ou encore Veli Sundbäck, vice-président exécutif de Nokia (dont Jorma Ollila est le président). (L'annexe 5 illustre cette présence). On y remarque aussi des hommes politiques ou des experts universitaires, assez liés au privé. Même les représentants syndicaux ont des relations étroites avec des partis politiques et parfois traversent le Rubicon vers les grandes entreprises.

            Le groupe propose d’orienter le processus de Lisbonne sur seulement deux objectifs: la croissance et l’emploi. Avec, à la clé, deux indicateurs centraux: le taux d’emploi à 70% et un rapport de recherche et développement (R&D) de 3% du PIB. Il recommande que le nouveau président de la Commission s’implique personnellement dans la réussite du projet et d'intégrer les différentes politiques sociales et économiques autour d’un seul programme, celui de Lisbonne. Enfin, il se propose d'annoncer au Conseil européen de mars 2005 une version redynamisée de la stratégie.

            Il est intéressant de relire ces textes aujourd’hui et de voir à quel point, d’une part, ils ont été appliqués par les instances européennes et, d’autre part, ils ont reçu l’appui des organisations patronales. En vue du sommet de printemps de 2005, l'ERT énonce: "L’ERT soutient pleinement le nouveau départ proposé pour la stratégie de Lisbonne, fondée sur une approche de partenariat et se centrant sur la croissance et l’emploi, tout en identifiant plus clairement les responsabilités de chacun"55 . Et José Manuel Barroso, nouvellement choisi au poste de président de la Commission, se conforme immédiatement aux desiderata patronaux: "Lisbonne est une priorité majeure de ma Commission. (...) Lisbonne doit devenir une partie de l’agenda politique national. Les hommes d’affaires doivent devenir des avocats même plus bruyants en faveur du changement. (...) Je suis convaincu que notre Commission accordera beaucoup d’importance à la croissance et à l’emploi, de telle sorte que nous serons véritablement, selon vos termes, la Commission de Lisbonne"56.

            Résumons. Un groupe d’experts, convenablement sélectionnés, produit un document dans le sens souhaité par les chefs d’entreprise. Il y arrive grâce à une présence importante dans les task forces, grâce au choix de personnalités proches des milieux d’affaires ou de syndicalistes peu opposés au discours sur la compétitivité. Point d'analyse critique, rayée depuis longtemps du vocabulaire de l’Union européenne. La CES aura beau vouloir, par la suite, remettre en cause les différents rapports Kok, rien n’y fera. Ils serviront de base à la stratégie renouvelée, ainsi qu’au nouveau projet de flexicurité de la Commission.

Pour bien réfléchir, créons un "groupe" ad hoc

            La réalité est, cependant, bien difficile à modifier. Les progrès du processus restent insuffisants par rapport aux objectifs. Les réticences nationales et les résistances syndicales ne peuvent être apaisées et les gouvernements nationaux sont obligés d’en tenir compte, pour avancer... mais pas trop vite. Puis, voilà que surgit la crise, imprévue, tout d’abord niée et, de toute façon, mal venue. Le taux d’emploi ne pourra que baisser et s’éloigner encore un peu plus de ces fameux 70% mythiques.

Cela n’empêche pas la Commission et Maria Joao Rodrigues d’affirmer qu’il n’y a pas d’alternative à la poursuite de la stratégie de Lisbonne. Ainsi, devant des coordonnateurs nationaux de la politique de Lisbonne réunis à Prague, José Manuel Barroso déclare en avril 2009: "La stratégie de Lisbonne est en même temps celle de l’Union pour sortir de la crise actuelle. De cette façon, après 2010, on ne peut pas la poursuivre de façon routinière. Nous devons garder le cap sur la croissance et l’emploi – mais ceux-ci doivent être aussi écologiquement, socialement et économiquement durables."57  Il y a peu de chance que la future équipe communautaire s’en éloigne d’ailleurs. D’autant que Barroso reste à son poste.

En revanche, il n’y a plus de véritable objectif stratégique à plus ou moins long terme. C’est pourquoi la Commission et le Conseil européen ont mis en place un nouveau groupe de réflexion: quel peut être le but à atteindre à l’horizon 2020-2030? Au sommet européen de décembre 2007, ils confient cette mission à l’ancien Premier ministre (social-démocrate) espagnol, Felipe Gonzalez. Celui-ci, à l’aide de l’ancienne présidente de Lettonie, Vaira Vike-Freiberga, et du président de l’ERT, Jorma Ollila (par ailleurs président non exécutif de Nokia et de Shell), a composé son équipe de "spécialistes". (L'annexe 6 en reprend la composition approuvée au Conseil européen d’octobre 2008).

Le projet est très vaste. Lors de sa mise sur pied, les instances européennes ratissent large: "Afin d'aider l'Union à anticiper et à faire face plus efficacement aux difficultés à long terme (c'est-à-dire à l'horizon 2020-2030), le Conseil européen crée un groupe de réflexion indépendant. En prenant comme point de départ les défis énoncés dans la déclaration de Berlin du 25 mars 2007, ce groupe est invité à répertorier les questions et les évolutions fondamentales auxquelles l'Union est susceptible d'être confrontée et à étudier les solutions à y apporter. On citera notamment le renforcement et la modernisation du modèle européen, qui concilie réussite économique et solidarité sociale, l'accroissement de la compétitivité de l'UE, l'Etat de droit, le développement durable en tant qu'objectif fondamental de l'Union européenne, la stabilité mondiale, les migrations, l'énergie et la protection du climat ainsi que la lutte contre l'insécurité mondiale, la criminalité internationale et le terrorisme. Il conviendrait d'accorder une attention particulière aux moyens de mieux s'adresser aux citoyens et de répondre à leurs attentes et à leurs besoins."58

A l’origine, il s’agissait pour le président français, Nicolas Sarkozy, d’évaluer l'éventuelle adhésion de la Turquie, projet relativement impopulaire dans l’hexagone. C’était la France qui a ainsi émis l’idée de créer un tel groupe en vue surtout de définir les frontières de l’Union dans le futur59 . Mais d’autres pays sont hostiles à ce projet. Puis, comme le gouvernement tricolore a lancé son propre programme de réflexion sur l’après-Lisbonne, les autres ont proposé d’élargir le débat.

Dressons le profil du personnage auquel la France confie ce travail. Laurent Cohen-Tanugi60  est un avocat d’affaires, spécialisé dans les fusions internationales, et collaborateur régulier au journal financier Les Echos. En 2004, il devient vice-président de Sanofi-Synthélabo. A ce titre, il négocie le rachat d’Aventis, résultat de la fusion entre Rhône-Poulenc et Hoechst en 1999. Cette dernière est bien plus grosse, mais Sanofi bénéficie du soutien d’un certain Nicolas Sarkozy, à ce moment ministre de l’Economie et des Finances. En août 2004, l’opération est définitivement menée à bien. Laurent Cohen-Tanugi a également participé à la reprise de Seagram par Vivendi et à celle de Lucent par Alcatel. Il est actuellement conseiller à l’Institut Montaigne, fondé par Claude Bébéar, le patron d’AXA, administrateur à Notre Europe, le think tank de Jacques Delors, et associé à l’Institut Aspen France, qui rassemble dans différents pays (ici dans l’hexagone) l’establishment politique et économique. Il a été au conseil consultatif de l’European Policy Centre (EPC). Voilà qui situe le personnage qui va inaugurer le débat sur le futur de l’Europe...

On retrouve un profil similaire pour les membres du groupe de réflexion. Sur les treize représentants, cinq ont des liens directs avec le monde des affaires. La perle est évidemment la nomination de Jorma Ollila comme vice-président, alors qu’il est par ailleurs président en exercice de l’ERT. En revanche, il n’y a pas de réel représentant syndical. Ni Nicole Notat, ni Lech Walesa ne peuvent difficilement prétendre à ce titre. La première était déjà très controversée lorsqu’elle dirigeait la CFDT et qu’elle négociait avec les gouvernements de droite pendant que les autres organisations étaient dans la rue dans les années 90. Aujourd’hui, elle dirige la société Vigeo (qu’elle a fondée), dont l’objet est l’estimation de la prise en compte de la responsabilité sociale et environnementale des entreprises et des administrations. La société est financée à 44,8% par des fonds de pension (dont celui de Dexia, du Crédit Agricole et de Lazard Frères), à 28% par des syndicats (CFDT, CSC, CISL italienne, OGB et Commissions ouvrières entre autres61 ) et à 27,2% par des firmes privées (Airbus, AXA, BNP-Paribas, Carrefour, Danone, HSBC, Mc Donald's, Renault, Solvay, Suez, Total notamment).

Ce qui frappe également dans la composition du groupe est la prédominance des membres pro-atlantistes. C'est le cas de Felipe Gonzalez qui a défendu l’adhésion de son pays à l’OTAN. Lors de son mandat de premier ministre, il y eut un référendum sur cette question en 1986 et, malgré l’opposition dans son parti, le PSOE, il parvint à maintenir l’Espagne dans le giron de l’association militaire. C'est le cas aussi de la présidente lettone, qui a poussé son pays à y entrer en mars 2004, et de Laurent Cohen-Tanugi himself, un grand partisan de l’alliance atlantique.
Un mur du secret entoure les délibérations du groupe. Depuis décembre 2008, il se réunit une fois par mois et rien ne filtre. Ainsi s’élabore le futur de l’Union concernant 500 millions de personnes, mais seuls treize individus triés sur le volet en débattent, dans la discrétion la plus totale. Vous avez dit "déficit démocratique"?

Conclusions

            C’est bien au niveau démocratique que les problèmes se situent. Nous avons passé en revue les grandes orientations de l’Union depuis 25 ans en matière socio-économique et que constatons-nous? A chaque fois, elles ont été influencées par des lobbies patronaux, surtout celui de l’ERT, mais plus récemment Business Europe est, lui aussi, tout aussi actif. Elles ont été précédées par la mise en place de groupes d’experts, dans lesquels la présence du monde des affaires, soit directe, soit indirecte, était dominante.

            Il en est résulté des rapports, des textes et finalement des décisions très orientées en faveur des entreprises. A travers ces groupes et également les think tanks, on assiste à la formation d’un groupe social, d’une classe sociale, d’un establishment où une élite liée aux milieux d'affaires se rencontre, discute, établit des constats et propose des solutions dans l’intérêt général... des grands actionnaires et principaux dirigeants des multinationales. Il y a comme un défaut.

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15:30 Écrit par Socialisme-Solidarit dans Société | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : europe, corruption, competitivite, ces, lobbying, democratie, interets, lisbone, emploi |  Facebook |

23/05/2009

Vidéos très intéressantes

08:18 Écrit par Socialisme-Solidarit dans Economie-politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : societe, ptb, politique, elections, socialisme, social, democratie |  Facebook |

11/02/2007

La vérité sur ce qui se passe en Irak!

Le film « Rêves »  de Mohamed Al Daradji.

 

Samedi 10 février a eu lieu à Mons la diffusion « en première » du film « rêves » (Ahlaam), Le film de Mohamed Al Daradji est un des rares longs métrages à avoir été tourné au cœur de la Guerre en Irak. Après la libération du pays, de Saddam Hussein, le réalisateur retourne sur sa terre natale où il trouve un chaos déchirant et de nombreux patients psychiatriques à soigner.bush_down Réalisé dans des circonstances très dangereuses et menaçantes, Rêves retrace l'histoire d'une jeune femme, Ahlaam, qui, lors de l’explosion d’une bombe le jour de son mariage, se retrouve seule dans les rues, en proie aux multiples dangers.

 

La séance a été suivie d’un débat auquel a participé activement Mr Michel Collon (vous pouvez voir le lien vers son site dans la catégorie correspondante,  dans la colonne de gauche de ce TERREUSAblog).

 

Une fois encore, une importance toute particulière a été portée sur le fait des mensonges perpétrés non seulement par les médias Américains, mais également les Européens, qui ont une propension à s’aligner sur leurs cousins d’outre-Atlantique.

 

Il a été rapporté dans ce débat :

 

-          Le véritable but de cette guerre est une véritable invasion coloniale d’un pays possédant des richesses naturelles non négligeables, en l’occurrence le pétrole.

 

-          Les prétextes invoqués pour cette invasion, donc la possession par l’Irak d’armes de destruction massive et la libération d’un peuple oppressé par la dictature de Saddam Hussein n’ont été qu’un leurre, un mensonge destiné à nous ‘endormir’, nous faire accepter, ou plutôt nous imposer la mainmise des USA, non seulement sur ce pays, mais il est bien évident que les States veulent être les maîtres du monde !

 

-          Il n’y a aucune guerre civile, quoiqu’on essaie de nous le faire croire par les médias actuellement. Les musulmans à tendance chiites et ceux à tendance sunnites ne sont aucunement en conflit ; certaines familles sont par ailleurs issues de couples originaires de ces deux tendances ; vous pensez bien qu’ils ne vont pas s’autodétruire au sein même de leur propre famille !!

 

-          Les attentats perpétrés sont tout bonnement orchestrés (donc dirigés intentionnellement) à seule fin de meilleure domination du peuple Irakien par les Etats-Unis ; tout simplement en appliquant le précepte « diviser pour mieux régner », il suffit de comptabiliser le nombre de victimes chez les Irakiens, en comparaison avec celles des soldats envahisseurs.

 

-          Les soldats US s’enlisent dans cette guerre, tout comme ils l’ont fait au Vietnam, leur désir est de se retirer, mais non sans y pratiquer la politique de « la terre brûlée », c’est-à-dire que, lors de la guerre du Vietnam par exemple, les Américains se sont retirés en y créant de nouveaux conflits, de nouvelles divisions (Laos, Cambodge), rejoignant de nouveau l’application du précepte « diviser pour mieux régner », il est utile de savoir toutefois que le chaos engendré ne sera profitable par  après qu’à ces Américains, et dans une moindre importance leurs alliés.

 

-          Les Irakiens sont les plus grandes victimes de cette invasion, car s’il n’est pas faux que Saddam Hussein n’ait commis d’actes répréhensible envers une minorité de son peuple, ce n’est rien en comparaison de ce que vit la population Irakienne entière depuis 2003 (il suffit de voir les victimes journalières de ces soi-disant attentats, ce sont Mr et Mme tout le monde, des gens comme vous et moi); alors qu’à contrario, l’un des buts supposés de l’occupation Bushienne est d’instaurer la démocratie, un comble lorsqu’on constate la véritable boucherie dont il est l’instigateur. Mais là aussi, ce qu’il faut préciser, et dit lors du débat, G. W. Bush n’est pas le seul à qui il faut faire porter le chapeau, car il faut savoir que lui-même est dominé par les financiers, les pontes, les grands patrons, bref le « grand capital » Américain ; un peu comme la politique chez nous est dominée par cette même classe minoritaire patronale !

 

Enfin et pour conclure, il est des plus utiles de voir absolument ce film (Rêves –Ahlaam- de Mohamed Al Daradji) afin de se rendre compte du véritable but, de ce que l’on nous cache depuis toujours, de cette boucherie, de ces atrocités « à l’Américaine », et d’en parler le plus possible afin de rétablir cette vérité si bien cachée par nos médias occidentaux.

 

LADEMOCRACYARRIVEAFALLUJAH

 

15:01 Écrit par Socialisme-Solidarit dans Médiamensonges | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : irak, democratie, usa, colonisation, mondialisation |  Facebook |